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ROUSSEAU (12) : L’AMANT ET LE CROYANT

Avec son roman JULIE ou LA NOUVELLE HELOÏSE, un roman d’amour dont il faut rappeler qu’il a été, malgré son épaisseur (“feuillu” disait Diderot), un des plus gros succès de librairie du siècle, Rousseau nous offre l’opportunité, et avec un texte d’une beauté littéraire sans égale, d’observer, voire de radiographier le Croyant dans une de ses réalisations les plus courantes voire les mieux portées, surtout par le Romantisme (mais en sommes-nous si loin ?) – je veux parler de l’amoureux.

La situation narrative est simple : un jeune roturier, Saint-Preux, est engagé par un noble, Monsieur d’Etanges, comme précep-teur de sa fille Julie. Très vite, le très sensible maître et la très parfaite élève tombent amoureux l’un de l’autre. La différence de rang interdisant à cet amour de s’exprimer au grand jour, les deux amants en sont réduits à échanger des lettres, lesquelles constituent le roman.

On voit d’emblée dans quelle problématique se situe l’intrigue : celle de la Distance, et donc celle du Système. Cependant, à cette Distance objective puisque sociale, l’amoureux Saint-Preux va en ajouter une autre, totalement subjective, se jetant lui-même dans un dilemme sans issue et s’infligeant une grave et irréductible division contre lui-même.

I. LE DILEMME.

Saint-Preux écrit à Julie :

Comme vous avez la beauté des anges, vous en avez la pureté. O pureté que je respecte en murmurant, que ne puis-je ou vous rabaisser ou m’élever jusqu’à vous ! Mais non, je ramperai toujours sur la terre, et vous verrai toujours briller dans les cieux.» (I,10)

L’expression “beauté et la pureté des anges ”, pour relever de la rhétorique amoureuse la plus banale sinon la plus plate, impose une certitude immédiate : Saint-Preux divinise Julie ; Saint-Preux se fait l’adorateur de la divinité Julie ; Saint-Preux s’agenouillle devant le dieu Julie. Autrement dit, l’amoureux se fait Croyant. Même s’il est possible de considérer ce culte comme une métaphore, comme une simple et même fort convenue figure de style ; même s’il ne faut pas perdre de vue que ce culte est une métaphore au second degré, à savoir qu’il est une façon de dire qu’adopte Saint-Preux, personnage du roman, mais aussi une mise en forme littéraire choisie par Rousseau, l’auteur de l’œuvre, ce culte ne laisse pas de nous permettre de voir ce qu’est le Système et comment s’y comporte le Comparse, ou de voir ce qu’est le religieux et comment s’y comporte le Croyant.

La divinisation de Julie, c’est cette opération qui consiste à instituer un Système, dans lequel le dieu bien sûr occupe le sommet – ce qui est la définition même de tout dieu. Cette divinisation est-elle un geste d’amour ? Il semble que ce soit surtout un geste de séduction. En effet, percher, jucher un individu au sommet du Système, le hisser, le hausser jusqu’à la position divine, c’est au vrai tenter de lui plaire en lui offrant la place la plus prestigieuse et la plus gratifiante, c’est-à-dire celle qui peut le mieux flatter sa vanité : « Pour lui, je suis la plus belle, la plus merveilleuse, la plus irrésistible – miroir, mon beau miroir…» Est-ce amour chez le percheur ? Est-ce amour chez le perché ? Il faut bien voir que faire de l’être “aimé” un dieu, c’est le rendre dépendant : en effet, le dieu ne peut l’être que dans le regard de celui qui ainsi lui offre ce statut suprême. Diviniser apparaît donc comme une stratégie pour dominer. Amour ?

Cependant, le jeu comporte un gros inconvénient : en plaçant l’être aimé au plus haut, l’amant s’en sépare par la Distance même qu’il lui offre pour la séduire et la réduire. Dès lors, il n’a plus d’autre recours que de jouer avec les Distances : pour rejoindre l’aimée, il lui faut soit “s’élever” jusqu’à elle, soit la “rabaisser” jusqu’à lui. On voit le dilemme : soit l’amoureux monte, mais il abolit la Distance dont il avait fait cadeau à l’être aimé, perdant du même coup son instrument de séduction ; soit il fait descendre l’être aimé, mais il lui inflige ce déclassement dans le Système qui ne peut que lui valoir du ressentiment. Dans la phrase ci-dessus, on voit l’amoureux opter pour la solution qui lui paraît la moins mauvaise : conserver à l’aimée sa place divine au sommet de la Verticale, “briller dans les cieux ”, et demeurer lui même – mais en le clamant haut – au plus vil de l’Horizontale, “je ramperai toujours sur la terre ”. Il est assez clair qu’il fait là le choix de l’Ascétisme.

Avec l’Ascétisme, c’est encore un autre aspect des sentiments du Croyant à l’égard de son dieu qui apparaît, lequel se cache ici dans un petit détail de la phrase «O pureté que je respecte en murmurant ».

II. LA DIVISON CONTRE SOI-MEME.

L’Ascétisme de Saint-Preux s’est exprimé deux lettres auparavant, dans cette phrase, laquelle trahit la stratégie qui le sous-tend :

Quel sera donc le prix d’un si pur hommage, si votre estime ne l’est pas, et de quoi me sert l’abstinence éternelle et volontaire de ce qu’il y a de plus doux au monde, si celle qui l’exige ne m’en sait aucun gré ? Certes, je suis las de souffrir inutilement et de me condamner aux plus dures privations sans en avoir même le mérite.» (I,8)

On entend ici, très nette, la protestation de l’Ascétique. Celui-ci s’impose de renoncer à tout ce qui fait l’objet, en surface de son désir (amoureux), mais profondément de son Désir (comparse), “l’abstinence éternelle et volon-taire de ce qu’il y a de plus doux au monde ”, “me condamner aux plus dures privations ”. Cependant, il ne procède à cette abstinence et à ce renoncement que pour obtenir bien plus que ce dont il affecte de se priver, sinon même de s’amputer. Ce renoncement est de pure façade : c’est une autre stratégie, et de nou-veau par l’ostentatoire. Il s’agit en fait de séduire plus sûrement encore le Dominant, le dieu, ici Julie, et en particulier en se faisant encore plus néant à ses pieds et sous ses yeux. Or, c’est ici qu’en l’occurrence, un grain de sable — énorme ! — se glisse dans la belle machine : le dieu ne récompense pas l’effort ascétique : “celle qui l’exige ne m’en sait aucun gré ”. Si bien que l’Ascétique constate qu’il n’a jamais fait que “souffrir inutilement ”. Ce qui est étonnant ici, c’est la candeur avec laquelle Saint-Preux dévoile son jeu et ce qu’il en attend, et la presque niaiserie avec laquelle il pose la question : “de quoi me sert l’abstinence ? ” On constate également combien l’amant ou l’amoureux, qui se présente, se chante, se proclame le Dominé, laisse entendre (sans le savoir ?) qu’il est le Dominant de la personne qu’il « aime », combien le Croyant au fond fait violence à son dieu. Au vrai, s’entend ici une Injonction : « Quand je me prive de toi, tu dois me récompenser en te donnant à moi

Forcément, cette duplicité constante dans l’attitude va déboucher sur une sorte de schizophrénie, un déchirement intérieur entre des sentiments incompatibles, et va contraindre l’amoureux-Croyant-Ascétique à chercher une issue exutoire  :

Que d’inexplicables contradictions dans les sentiments que vous m’inspirez ! Je suis à la fois soumis et téméraire, impétueux et retenu ; je ne saurais lever les yeux sur vous sans éprouver des combats en moi-même. Vos regards, votre voix, portent au cœur, avec l’amour, l’attrait touchant de l’innocence ; c’est un charme divin qu’on aurait regret d’effacer. Si j’ose former des vœux extrêmes, ce n’est plus qu’en votre absence ; mes désirs, n’osant aller jusqu’à vous, s’adressent à votre image, et c’est sur elle que je me venge du respect que je suis contraint de vous porter.» (I,10)

Tout est dit ici des sentiments fort complexes qui agitent l’amant à l’égard de l’aimée, ou le Croyant à l’égard de son dieu.

D’abord, il se débat sans cesse dans “d’inexplicables contradictions ” — où on retrouve le dilemme qu’on a vu ci-dessus. En effet, jucher l’aimée au sommet divin du Système, c’est la constituer en objet de Désir absolu, celui qui exerce la plus forte attraction, et qui donc rend l’amoureux “téméraire ” et “impétueux ”. Mais en même temps, ainsi percher l’aimée, c’est lui consentir le don suprême de la Distance absolue, et donc, la Distance étant la condition même de la divinité, et par là même devenant tabou, s’interdire de la franchir jamais, “un charme divin qu’on aurait regret d’effacer ”, sous peine de faire voler en éclats cette divinité et perdre donc l’amour de ce dieu ainsi pulvérisé. C’est pourquoi l’aimé, bien que tout audace et ardeur, est contraint d’être aussi et en même temps “soumis ” et “retenu ”.

Eprouvé par la tension déchirante entre ces deux parts de lui-même, entre l’homme qui désire et l’homme de Désir, entre l’amant qui voudrait faire l’amour et le dévot qui ne fait que la cour, entre l’amoureux et l’énamouré, entre l’homme qui caresse et l’homme qui encense, entre l’homme qui étreint et tel qui se contraint, l’amoureux cherche une issue dans une sorte de demi-mesure : “mes désirs, n’osant aller jusqu’à vous, s’adressent à votre image ”. Il a recours, comme dans tout culte, à une figure substitutive. Fort bien. Mais ce qui est un expédient commode se révèle sans délai un remède fort dan-gereux. En effet, aussitôt, ce qui s’exprime et se trahit à l’égard de cette figure de sub-stitution, c’est ce qui s’inhibe à l’endroit de la divinité elle-même, cela même que le Dominé éprouve immanquablement à l’égard du Do-minant mais qu’il lui cache le plus soigneu-sement – et qu’il dérobe même à soi-même – à savoir son agressivité, voire sa Haine : “c’est sur [votre image] que je me venge du respect que je suis contraint de vous porter ”. L’image est à la fois un exutoire et un révélateur. Plus le Croyant chante la gloire de son dieu, plus il a envie de cracher sur son simulacre.

Dès lors et enfin, on comprend mieux pourquoi l’amoureux fait de l’aimée un Dominant en “innocence ”. En fait, cette innocence inverse ce qui forme le fond secret des sentiments du Dominé ou du Croyant : la faute, la culpabilité. C’est là tout le jeu épuisé du Croyant : plus il porte haut son dieu pour lui complaire, et plus il le hait de le dominer depuis un tel sommet ; plus il le projette au sommet d’une Distance inaccessible, plus il le hait d’être inaccessible ; et plus il le hait, plus il se sent coupable ; plus il se sent coupable, et plus il le hait de l’acculer à cette passion mortelle, car la Haine, puisque procédant du Désir régicide (voir la leçon 10), est meurtrière. N’est-ce pas alors cette Haine qui pourrait bien expliquer le petit détail entrevu ci-dessus : « en murmurant » ? Ce « murmure » ne rappelle-t-il pas celui des Hébreux devant Moïse (Ex-14:11 ; 16:2 ; 16:8 ; 17:2 ; etc.), celui de la sédition, l’expression de la Haine du Dominé à l’égard du Dominant ?

L’amant est un fidèle, et comme tout fidèle, son dieu lui pèse et le déchire. Croire exclut d’aimer. L’amour est incompatible avec le religieux.

Et toi, es-tu toujours tout entier à toi-même ?

Joël Bienfait, 24.11.2012

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