Accueil du site » ROUSSEAU (13) : LE CROYANT LITTERAIRE

ROUSSEAU (13) : LE CROYANT LITTERAIRE

LA NOUVELLE HELOÏSE est un lieu textuel, littéraire en l’occurrence, particulièrement privilégié pour observer ce phénomène qu’est le Croyant, et singulièrement ce Croyant qui n’a pas l’air de l’être, ce Croyant dont on ne se douterait pas même qu’il l’est, puisqu’il ne fréquente pas l’église, le temple, la synagogue ni la mosquée. C’est ce Croyant profane – et justement le Croyant tout court, ou le Croyant le plus fréquent et le plus commun, le plus ignoré et le plus répandu – que le roman de Rousseau met  – ou permet de mettre – en lumière dans tous ses détails.

Rappelons la situation romanesque. Julie et son gouverneur Saint-Preux s’aiment. Mais, appartenant à deux classes sociales différentes, ils en sont réduits à vivre leur amour dans la clandestinité. Un jour cependant, Julie écrit ces quelques lignes au jeune homme :

Il est important, mon ami, que nous nous séparions pour quelque temps, et c’est ici la première épreuve de l’obéissance que vous m’avez promise. Si je l’exige en cette occasion, croyez que j’en ai des raisons très fortes : il faut bien, et vous le savez trop, que j’en aie pour m’y résoudre ; quant à vous, vous n’en avez pas besoin d’autre que ma volonté.» (I,15)

Et Saint Preux de répondre :

Je relis votre terrible lettre, et frisonne à chaque ligne. J’obéirai pourtant, je l’ai promis, je le dois ; j’obéirai.» (I,16)

Dans le cadre de l’AO, tout apparaît ici posé, non de ce que sont Saint-Preux et Julie d’Etange, personnages de papier, mais, dans les rapports qu’entretiennent l’amant et l’aimée, ce qu’est le Croyant, figure ontologique. Ce sont donc ces rapports qu’il faut analyser afin de mettre en lumière ce qu’ils cachent, puis envisager les conséquences ontologiques qu’ils appellent chez l’individu, avant de procéder enfin à l’analyse des stratégies du Mythisme impliquées et mises en œuvre.

I. LE CROYANT, SON DIEU ET SOI.

On l’a vu dans l’article 12, Saint-Preux divinise Julie, et Julie accepte d’être ainsi divinisée par Saint-Preux. Le premier aspect qui saute aux yeux du rapport amoureux ainsi conçu et vécu sur le mode religieux, c’est qu’il est en fait un rapport de Pouvoir. Alors que la relation d’amour pourrait – devrait ? – impliquer deux partenaires en relation horizontale, c’est-à-dire de même statut et de même dignité ontologiques, c’est ici, lisible dans tous les termes, une relation verticale qui s’im-pose, avec, au sommet, la femme dans toute la majesté du dieu, et, en bas, l’homme, agenouillé dans la posture orante et adorante du fidèle. Par ailleurs, la situation de Pouvoir apparaît ici par ses deux faces : l’Injonction et l’obéissance. L’aimée, le dieu Julie, donne un ordre ; l’amant, le fidèle Saint-Preux, obéit – ou obtempère, ou se con-forme, ou s’exécute, ou se plie, ou s’incline, ou se soumet, ou s’inféode, ou s’asservit… Mais ces quelques lignes font apparaître plus. Non seulement Julie a accepté de Saint-Preux, qui l’aime (?) et qu’elle aime (?), qu’il lui fasse vœu d’obéissance ; non seulement elle a accepté que cette attitude soit inscrite dans leurs rapports amoureux, dans la substance même de leur amour, mais en plus, au moment où elle a besoin d’être obéie, elle rappelle à Saint-Preux, au sujet des « raisons » qu’il a de lui obéir, qu’il ne doit pas en « avoir d’autres que sa volonté ». Clairement, elle lui signifie qu’il ne lui appartient pas de s’interroger sur la validité des raisons qu’elle a de lui imposer sa « volonté » en l’occurrence l’ordre de s’éloigner, et même que, ces raisons dussent-elles être les plus mauvaises du monde, il ne lui appartiendrait pas davantage de les examiner, de les peser, et moins encore de les récuser et de s’y refuser. Tout aussi clairement, elle lui signifie qu’elle se réserve le droit d’user, si tel devait être son bon plaisir, du plus parfait arbitraire quand elle émet ses Injonctions, et que l’amant doit leur obéir comme s’il n’était qu’un organisme privé de toute volonté, ou de toute Souveraineté, c’est-à-dire, exactement comme le disait les Jésuites, ac cadaver – l’expression latine masquant l’Injonction de servilité. Le seul correctif qu’elle apporte ici à cette toute-puissance sous-entendue de l’arbitraire, c’est qu’elle assure avoir de « très fortes  » raisons ; cependant, ces raisons, elle ne les donne pas ; mieux, elle demande à l’amant de se borner à croire qu’elles sont aussi fortes qu’elle le dit. Autrement dit, elle lui fait comprendre qu’elle ne juge pas qu’il ait à les connaître ni qu’elle doive en partager et encore moins en discuter rien avec lui : il doit se contenter ou s’imposer de lui faire confiance, donc de croire, donc d’avoir foi en elle – d’avoir la foi.

Comme on le voit, ces quelques lignes imposent d’emblée une image fort typée du dieu, à savoir celle d’un Dominant caractérisé. Cependant, dans le cadre de l’AO, qui est un Athéisme et parce qu’on y valide la formule “Dieu n’existe que parce que les hommes l’ont inventé”, on est amené à modifier la perspective, et à se demander si ces quelques lignes, semblant montrer le dieu, ne brosseraient pas aussi, ou bien même plutôt, le portrait du Croyant lui-même. Un détail dans l’œuvre de Rousseau incline à le penser.

Les lettres qui constituent le roman portent toujours en en-tête le nom du scripteur et du destinataire (par exemple « Lettre de Claire à Julie ») – sauf ! sauf quand le scripteur ou le destinataire est Saint-Preux lui-même. Quant Saint-Preux écrit, se trouve indiqué seulement « Lettre à Julie », ou « Lettre à Milord » ; quand il est le destinataire, on trouve seulement : « Lettre de Julie », ou « Lettre de Claire ». Saint-Preux, en tant qu’auteur et récepteur des lettres parmi toutes celles qui constituent le roman, et en tant que personnage même du roman – et quel ! – Saint-Preux n’est jamais nommé. A telle enseigne que c’est seulement quelque part dans l’épaisseur de ce roman très « feuillu » comme disait Diderot qu’on apprend son nom. Cela ne prouverait-il pas que Rousseau a estimé inutile de nommer ce protagoniste, exactement comme dans un roman écrit à la première personne ?

A titre de comparaison, le narrateur de la Recherche du Temps perdu ne se nomme pas davantage, se suffisant de son « je », et ne laissant de même son prénom apparaître que quelque part dans l’océan des quatre mille pages de l’œuvre – ce prénom étant d’ailleurs le même que celui de l’auteur, Marcel.

En fait, on retire la nette impression que le roman de Rousseau, bien que composé de lettres censées émaner des divers acteurs du drame, est entièrement composé à la première personne, qu’il ne faut pas se laisser abuser par le procédé énonciatif du roman épistolaire, et que le propos sourd en réalité d’un narrateur unique, Saint-Preux – au vrai, Rousseau lui-même. Dès lors, il est clair que même quand une lettre est censée avoir été écrite par Julie, c’est Saint-Preux-Rousseau qui la rédige, voire c’est Saint-Preux qui se l’envoie, ou même Rousseau qui se l’adresse. On en arrive alors à cette conclusion que c’est le Croyant Rousseau lui-même qui, dans le cadre de son roman, se donne un dieu, le personnage de Julie, et qui, se le donnant, se le donne tel. Ne faut-il pas alors constater d’abord qu’il n’est de Croyant qui celui qui décide de l’être, et ensuite que le Croyant ne trouve visiblement d’intérêt à l’être qu’en se donnant un dieu devant lequel, n’étant plus qu’obéissance aveugle, ou transférant son centre nerveux et spirituel dans cette instance toute puissante, il renonce totalement à sa Souveraineté, donc à son Etre propre ? Tout semble imposer que le Croyant, se donnant un dieu, se résout à n’être que ce centre dévot face à sa divinité, ou à n’être plus qu’une substance corvéable habitée d’une conscience aboulique. Se résout ? A en juger par le roman de Rousseau, plutôt se décide, plutôt même revendique haut et jouit fort de ce radical Ascétisme. Semble s’imposer alors que pour Jean-Jacques, la raison pour laquelle il en est venu – et l’intérêt qu’il a trouvé – à composer cette œuvre, comme à lui donner une telle extension, tiennent tout entiers à la volupté profonde qu’il a éprouvée à s’immerger dans l’aliénation de son double Saint Preux à l’immarcescible dieu Julie.

Est-ce grave ?

II. CONSEQUENCES.

a. La Tentation.

Si, pour l’AO, le péché originel, c’est le geste de Pouvoir (voir leçon n°5  et LE HEROS ET LE DOMINANT), ce geste a deux faces, ou peut trouver deux réalisations possibles : le Pouvoir qu’on impose ; le Pouvoir qu’on s’impose – ce qui, ontologiquement, revient finalement au même puisqu’il s’agit toujours de choisir le dieu contre la solitude, ou le Système contre le Processus, donc la Tentation contre la Tentative.

b. L’irresponsabilité.

Sur le plan pratique, les conséquences peuvent n’être pas moins désastreuses. Pour agir, l’Individu a “des raisons ” ; le Croyant n’a que la “volonté ” de son dieu. Mais si les raisons de l’Individu peuvent ou non être “très fortes ”, le renvoyant à sa responsabilité pleine et entière, la volonté du dieu, ou du Dominant, pouvant relever du pire arbitraire, détermine chez le Dominé soumis la plus radicale irres-ponsabilité. Les dangers sont nombreux et effarants de cette attitude qui n’est rien moins qu’une renonciation ontologique. Du gourou au dictateur, du Révérénd Moon jusqu’à Adolf Hitler, les Injonctions du Dominant obéies à la lettre, sociologie et Histoire le montrent, sont susceptibles de mener l’individu aux pires perditions.

c. La Haine et le mépris.

Ce n’est pas tout. Un choix ontologique aussi onéreux ne peut qu’avoir des conséquences plus profondes encore. On en arrive au plus subtil parce que c’est ici – l’anthropologie de l’AO permet de le saisir – qu’intervient le Mythe.

Pour saisir cet aspect de la Tentation et du danger qui menace le Croyant, il faut commencer par observer la forme que l’amant donne à sa réponse : « J’obéirai, je l’ai promis, je le dois ; j’obéirai.» Il dit deux fois fois la même chose, « j’obéirai » et il rappelle le prin-cipe auquel il se conforme : « je l’ai promis, je le dois ». Cette insis-tance était-elle si nécessaire ? Au niveau du seul sens à commu-niquer, en rien. En l’occurrence, un simple « Adieu » eût suffi. Mais même cette simple mention était-elle indispensable ? Ne suffisait-il pas à l’amant de partir, sans rien dire, sans rien écrire ? Il est évident que cette redondance, que ces phrases courtes et brutes même, que tout cela relève de la démons-tration, à savoir de ce qui est le mode même de l’Ascétisme : non seulement le Croyant ascétique, renonçant à disposer de soi, donc à son Etre, se décide pour « l’obé-issance » aux Injonctions du Domi-nant, mais en plus il le promet, mais en plus et de surcroît il le déclare, et haut, et fort, et il le chante, et le module, et le psalmodie, et le fioriture et l’appoggiature — et ce n’est jamais assez, et il faut recommencer tout de suite, et le réitérer aussitôt et ne jamais finir de le dire, et le redire, et le rechanter, etc. selon les mille variations du Même. Le but premier est évident : la récompense. C’est le Désir qui, tout entier, est à l’œuvre. Du coup, transparaît, à travers le texte, un portrait du Croyant plus fouillé encore, en fait un portrait du dévot, tout entier voué à l’hymne et à la célébration, tout entier adonné à l’obéissance et à la soumission, voire à la prosternation, tout entier englouti dans une cantate exaltée, surabondante et polymorphe.

Cependant, si même le Désir est facilement débusqué chez l’Ascétique, s’il est facile de voir qu’il ne renonce à tout que pour recouvrer tout et plus encore, on est amené, dans le cadre de l’AO, à se demander si un comportement aussi ostentatoire ne recèlerait pas une autre visée, plus secrète encore, et du coup ne serait pas aussi l’occasion d’une phénoménale prise de risque. Pour cerner cet aspect de la question, il faut lire la suite de cette déclaration d’obéissance de Saint-Preux :

Mais vous ne savez pas, non, barbare, vous ne saurez jamais ce qu’un tel sacrifice coûte à mon cœur. Ah ! vous n’aviez pas besoin de l’épreuve du bosquet pour me le rendre sensible. C’est un raffinement de cruauté perdu pour votre âme impitoyable, et je puis au moins vous défier de me rendre plus malheureux.» (I,16)

Là encore, ces quelques lignes étaient-elles nécessaires ? Non. Alors ? Non seulement Saint-Preux ne s’éloigne pas sans rien dire ; non seulement il ne s’éloigne pas en disant tout juste « Adieu » ; non seulement il sou-ligne qu’il obéit et qu’il obéit parce qu’il l’a promis, mais en plus, après ce récitatif introductif, il lui faut convoquer tout le grand orchestre pour entonner le grand air lyrique sur sa souffrance. Ce n’est pas tout encore. Après un nouveau récitatif, d’ailleurs quelque peu prosaïque, parce qu’au roturier sans le sou qu’il est, Julie, fille de noble argentée, a fait tenir un “léger acompte ” et que Saint-Preux lui en notifie le refus par un fort sec «Vous recevrez votre boîte dans le même état où vous l’avez envoyée », l’amant malheureux et outragé va conclure son grand morceau de bravoure par la cabalette stridente et suraiguë sur son honneur :

C’est trop d’ajouter l’opprobre à la cruauté ; si je vous ai laissée maîtresse de mon sort, je ne vous ai point laissée l’arbitre de mon honneur. C’est un dépôt sacré (l’unique, hélas ! qui me reste) dont jusqu’à la fin de ma vie nul ne sera chargé que moi seul.» (I,16)

Pourquoi une telle exhibition, celle de l’amour, celle de la souffrance, et enfin celle de l’honneur, et avec la même abondance dans la redondance ? C’est dans la rhétorique même ainsi mise en œuvre que se trouve peut-être la réponse. En effet, quels sont les mots qu’emploie l’amant ? “Barbare ; raffinement de cruauté ; votre âme impitoyable ”. Bien sûr, tout lecteur un peu au fait des jeux du langage amoureux traduit immédiatement : « adorable ; raffinement de volupté ; votre âme aimante et secourable » ; tout lecteur averti sait qu’il doit ici entendre des antiphrases, et il se hâte même de goûter la beauté audacieuse, à la fois vigoureuse et attendrie, du procédé littéraire. Mais dans le cadre de l’AO, on ne peut pas, jamais, se suffire d’une explication par l’esthétique, et encore moins d’une explication elle-même esthétique. L’AO sait que se donner un dieu, ou un Dominant, c’est-à-dire une figure de Scandale, implique, en même temps que l’adoration, et à la mesure même de cette adoration, de haïr la figure divine. L’AO sait de même que cette Haine procède du Désir régicide, c’est-à-dire du Désir de la place au sommet de la Verticale de Pouvoir, à savoir le Désir du meurtre de celui qui l’occupe afin de la lui ravir et d’y trôner à sa place. L’anthropologie permet de mettre en évidence que cette Haine et ce meurtre, le Désir régicide, cohabitent avec l’adoration et l’adulation, et que c’est le Mythe qui se trouve investi de la fonction essentielle : dissimuler l’inavouable. Ceci étant bien clair, il apparaît alors que, dans le texte de Rousseau, il revient à la rhétorique amou-reuse de jouer le rôle du Mythe dans toute religion, ce rôle de dissimulation de l’agres-sivité meurtrière à l’égard du dieu. Si bien qu’on voit maintenant fort nettement la fonc-tion de cette abondance du discours : dissi-muler la Haine sous le couvert de l’amour ; de même, puisque tout Mythe trahit cela même qu’il cherche à dissimuler, on voit l’énorme risque encouru : que la part indicible, que la face innommable – la Haine – finisse par transparaître. Quel Croyant admettra jamais la Haine qu’il éprouve à l’égard de son dieu ?

Ce n’est pas tout encore, pourtant : la Haine est pourvue d’un envers. A cette lettre envoyée par Saint-Preux, Julie répond – ou, selon le procédé mis en lumière ci-dessus, Rousseau s’adresse à lui-même cette réponse :

Votre lettre me fait pitié ; c’est la seule chose sans esprit que vous ayez jamais écrite. J’offense donc votre honneur, pour lequel je donnerais mille fois ma vie ? J’offense donc ton honneur, ingrat ! qui m’as vue prête à t’abandonner le mien ? Où est-il donc cet honneur que j’offense ? Dis-le-moi, cœur rampant, âme sans délicatesse. Ah ! que tu es méprisable, si tu n’as qu’un honneur, que Julie ne connaisse pas ! Quoi ! ceux qui veulent partager leur sort n’oseraient partager leurs biens, et celui qui fait profession d’être à moi se tient outragé de mes dons !» (I,17)

Rousseau fait donc répondre, à l’expression de la souffrance et de l’indignation de l’amant, par une volée de bois vert de l’aimée : “cœur rampant, âme sans délicatesse. Ah ! que tu es méprisable !” Bien sûr, là encore, le lecteur, immédia-tement, traduit : « Cœur altier, âme scrupuleuse. Ah que tu es estimable !» Mais, en dépit de la magie littéraire du procédé toujours aussi ou même encore plus vigoureux ; en dépit de l’habitude d’affirmer que c’est l’intensité même de la passion amoureuse qui entraîne les amants à de tels excès rhétoriques ; en dépit enfin du fait que le jugement exprimé soit relativisé, voire conditionné (“que tu es méprisable si…”), peut-on empêcher, méconnaître, occulter que ce qui s’exprime à pleins mots cette fois, en réponse à la Haine de l’amant, ne soit, de la part de l’aimée, une bordée d’injures, au vrai l’explosion d’un mépris sans limites ?

Pourquoi, doublant celle de l’adoration, l’expression de la Haine et du mépris ?

III. LES STRATEGIES MYTHIFIANTES.

a. Croyant et anthropologie.

Pour comprendre ce phénomène, l’AO propose de revenir aux origines de l’homme et de rappeler que, dans sa perspective, ce qui fait l’humain ne peut être que le Croyant, ou qu’entre l’animal et l’humain, le trait d’union, c’est le Croyant, ou qu’entre l’animalité et l’humanité, le passage obligatoire, cest le religieux. Or, qu’est-ce que le Croyant ou l’individu religieux ? C’est celui qui se trouve saisi par l’intuition fondamentale de l’Etre, et qui, ce stade premier de l’évolution spirituelle ne permettant alors rien d’autre, est envahi par l’illusion que l’Etre, seul le détient celui qui se dresse, trône et rayonne au sommet de la communauté, l’animal dominant. Cette croyance détermine du coup le changement de statut ontologique de la figure, et son passage à celui de Dominant, tandis que la communauté quant à elle devient le Système et que l’individu lui-même n’est plus, dans ce Système, qu’un Dominé, ou le Comparse – le Croyant. Dès lors, tout se trouve en place de ce creuset où vient de poindre et où va se développer la conscience humaine, à savoir le religieux : tout en haut, au sommet de la Verticale, le Dominant, devenant le dieu ; tout en bas, formant l’Horizontale, les Comparses, réduits à n’être que des adorateurs. Mais le religieux, dans son essence, c’est le Désir : celui que tous les Comparses nourrissent à l’égard du Dominant, ou les fidèles à l’égard du dieu et de ce qui apparaît comme son Privilège unique, à savoir le Désir de ce que la théoléogie moderne exprimera sous la forme : « Dieu, c’est l’Etre.» L’approche anthropologique révèle donc que le Croyant est l’individu qui, d’une part, conscient de n’être que lui-même et regardant vers le haut, à la fois désire (ce qui lui apparaît comme) l’Etre et nourrit la Haine à l’égard de celui qui le confisque, et d’autre part, s’identifiant au dieu et regardant vers le bas, à la fois méprise (ce qui lui apparaît comme) le non-Etre et nourrit la Haine à l’égard de celui qui cherche à lui ravir le (pseudo) Etre qu’il détient. C’est en quoi le Croyant est l’individu profondément et douloureusement divisé contre lui-même – l’enfer de la foi…

b. Le Mythe de l’amour.

Si on en revient au roman de Rousseau, et si on accepte l’hypothèse que Rousseau est à la fois Saint-Preux et Julie, à la fois le fidèle et son dieu, que voit-on ? Exactement, chez Rousseau, le Croyant, à savoir tout ensemble le fidèle, Saint-Preux, qui exprime et son adoration et sa Haine à l’égard de son dieu, et le dieu, Julie, qui exprime et sa fascination et son mépris à l’égard de son fidèle : le Croyant divisé contre lui-même – en l’occurrence Rousseau divisé contre Jean-Jacques, ou Jean-Jacques divisé contre Rousseau. Enfin, ce complexe d’adoration/Haine et de fascination/mépris se trouve enveloppé dans ce qui est à la fois sentiment universel et thème littéraire entre tous : l’amour. Il apparaît à la lumière de l’AO que l’amour qui unit Saint-Preux et Julie est le Mythe qui, comme tout Mythe, dissimule la violence, en l’occurrence celle que le Croyant Rousseau, à l’instar de tout Croyant, et par le fait même d’être un Croyant, donc de s’imposer la Verticale écrasante ou le Scandale d’un dieu, ne cesse pas de perpétrer à son propre endroit.

Mais, quant à ce Mythe, y a-t-il, de la part de Rousseau, de l’écrivain Rousseau, du créateur Rousseau, Mythisation ou Mythification ? Ce Mythisme relève-t-il de l’inconscience ou de la plus ingénieuse duplicité ? Avec un homme et un auteur aussi complexes que Jean-Jacques Rousseau, la réponse ne saurait être simple.

c. Le double et le masque.

L’édition du Livre de Poche signale, à propos de l’affrontement de Saint-Preux et de Julie à l’endroit du “léger acompte ”, que certains commentateurs ont trouvé ces considérations sur la dialectique de l’honneur et de l’argent soit inutiles, soit aptes à donner au roman un caractère aigu de vérité. L’AO voit ces considérations présenter une grande utilité et trahir en même temps une vérité dont l’auteur, quand même il ne s’en doute certainement pas, ne laisse pas cependant d’être à la fois le dissimulateur et le révélateur. L’utilité est assez évidente ; la vérité est certainement plus subtile à voir.

Quelle est l’utilité ? Non pas de montrer, comme le croyait sans doute Rousseau lui-même, comme il en avait très certainement la claire intention, que son héros est plein d’amour et du sentiment de sa dignité. Quant à l’amour, on a vu de quoi il retourne ; quant à la dignité, quant à la dignité ontologique, il y a beau temps que le Croyant l’a résignée : c’est même une définition du Croyant, puisque celui-ci, non seulement abdique sa raison en se mettant à croire, mais qu’il abdique sa Souveraineté en se soumettant, et aussi bassement qu’il lui est possible, à son dieu, puis en le déclarant, et en le claironnant, et en le faisant retentir sur tous les tons et à tous les échos… Et c’est là précisément cette vérité, la vérité de cet avilissement, qui se trouve ici trahie : “cœur rampant ”. Rousseau désirait, pensait, ou croyait montrer deux amoureux et utiliser ces quelques considérations sur l’honneur et l’argent pour (dé)montrer mieux encore cet amour ; mais, établissant cet amour sur le mode religieux, avec un dieu et son dévot, Julie et Saint-Preux, il ne peut faire autrement que tomber dans ce qui marque, imprègne, signe, cette relation verticale : la Haine et le mépris, la Haine ou l’envers de l’adoration, le mépris ou l’envers de la culpabilité ontologique. La Haine ne peut que doubler l’adoration puisque celui qui adore se donne un Dominant, lequel l’écrase, le scandalise, le ravale au plus bas de la Verticale de Pouvoir ; le mépris ne peut que surgir chez l’adoré(e) à l’égard de son dévot car on ne voit pas qu’il soit possible d’estimer jamais l’individu qui accepte de s’aplatir ainsi devant son dieu. Mais le Croyant étant à la fois le fidèle et le dieu, l’adorateur et l’adoré, Haine et mépris ne peuvent que surgir chez lui à l’égard de soi-même, ou plutôt à l’égard du dieu qu’il ne parvient pas à être comme à l’égard du Comparse vil à quoi il se voit réduit en s’incarcérant dans cette relation qui, toute, ne relève que du Système et du Pouvoir.

Le Croyant est un être double, Dominant/Dominé, lequel double Rousseau se dissimule à lui-même au moyen de son double, l’amoureux Saint-Preux, et de cet autre double qu’est la Julie adorée, ces deux doubles lui servant de masque, ce masque majuscule et si bien porté qu’est l’amour.

d. Lecteur et violence.

Amour donc entre Julie et Saint-Preux pour dissimuler Haine et mépris à l’égard de soi-même. Cependant, quant à cette dissimulation, Rousseau réussit un extraordinaire tour de force. Parce que le Mythe a besoin de mots et qu’il ne peut y avoir Mythe sans langage, Rousseau, en mettant en œuvre la rhétorique abondante qui nourrit et épaissit le Mythe de l’amour, contrairement à ce que fait d’habitude le Mythe, dévoile quant à lui la vérité dans les mots même qu’il emploie, mais par la violence même ces mots, amène/oblige le lecteur à procéder lui-même au procédé d’inversion si fréquent dans le phénomène de Mythification. Autrement dit, si le Croyant Rousseau est bien l’instance mythifiante et le lecteur l’instance mythifiée ou mythisante, Rousseau fait du lecteur l’instrument exact et prompt de la Mythification en l’amenant à entendre et à retourner les antiphrases, c’est-à-dire à se dissimuler à lui-même ce que les mots disent pourtant si clairement. Autrement dit encore, l’auteur Rousseau induit le lecteur à prêter son concours actif (et ravi !) à l’entreprise consistant à faire croire au Mythe de l’amour entre Saint-Preux et Julie, à pratiquer cette religion et à s’en faire même, à grands renforts d’éloges enthousiastes et de commentaires pénétrants, le zélateur et le prosélyte. Rousseau impose au lecteur cette douce violence, violence dont on peut se féliciter qu’elle soit douce, mais dont on ne peut méconnaître qu’elle est une violence. — Rousseau le magicien ou le sorcier du style et le gourou ou le manipulateur de ceux qui y goûtent et qui le goûtent.

Pour conclure en forme de preuve, on peut aventurer une remarque. Si le rire, anthro-pologiquement, apparaît dans le cadre de l’AO comme ne pouvant surgir chez l’humain qu’à partir de l’instant ontologique, qu’à partir de l’instant où la Loi est (re)trouvée et le Mythe congédié et parce que le rire, ou la dérision, est sans doute le plus spontané et le meilleur outil de Démythisation, le Croyant, parce qu’il se situe avant cet instant et qu’il fait même tout pour s’épargner d’y toucher, parce qu’il est arcbouté sur son Mythe et qu’il doit veiller sans cesse à lui éviter les démentis du réel, le Croyant ne sait pas se détendre, s’amuser. Le Croyant, par définition, ne sait pas rire (voir le formidable exemple du Croyant Hitler). Or, frappe, quand on lit La Nouvelle Héloïse, l’absence totale d’humour chez les deux amants, surtout chez Saint-Preux, le dévot de Julie. Mais bien sûr, ceci constaté, le personnage de la facétieuse Claire, elle-même un autre dévot de Julie, ne va pas sans poser un autre et très complexe problème…

 Mais toi, de quelle dose de rire assaisonnes-tu tes amours ?

 

Joël Bienfait, 22.12.2012

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *