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ROUSSEAU (5) et le GOUVERNEMENT

A la veille de ce second tour des Elections Présidentielles, je n’ai pas de grande réflexion à proposer. Je préfère m’en tenir à citer, et sans même les commenter, quelques phrases de Rousseau, extraites du DISCOURS SUR L’ECONOMIE POLITIQUE. Dans ce texte, publié dans l’Encyclopédie en 1755, Rousseau définit, avant d’approfondir la réflexion quelques années plus tard, dans le CONTRAT SOCIAL, ce que doit être un gouvernement, c’est-à-dire la puissance exécutive. On va voir que ses vues sont fort moderne et que, mutatis mutandi, elles pourraient servir de base de réflexion à nos candidats à la Présidence de la République.

RICHES ET PAUVRES :

Tous les avantages de la société ne sont-ils pas pour les puissants et les riches ? tous les emplois lucratifs ne sont-ils pas remplis par eux seuls ? toutes les grâces, toutes les exemptions ne leur sont-elles pas réservées ? et l’autorité publique n’est-elle pas toute en leur faveur ? Qu’un homme de considération vole ses créanciers ou fasse d’autres friponneries, n’est-il pas toujours sûr de l’impunité ? Les coups de bâton qu’il distribue, les violences qu’il commet, les meurtres mêmes et les assassinats dont il se rend coupable, ne sont-ce pas des affaires qu’on assoupit, et dont au bout de six mois il n’est plus question ? Que ce même homme soit volé, toute la police est aussitôt en mouvement, et malheur aux innocents qu’il soupçonne. Passe-t-il dans un lieu dangereux ? voilà les escortes en campagne : l’essieu de sa chaise vient-il à rompre ? tout vole à son secours : fait-on du bruit à sa porte ? il dit un mot, et tout se tait: la foule l’incommode-telle ? il fait un signe, et tout se range : un charretier se trouve-t-il sur son passage ? ses gens sont prêts à l’assommer ; et cinquante honnêtes piétons allant à leurs affaires seraient plutôt écrasés, qu’un faquin oisif retardé dans son équipage. Tous ces égards ne lui coûtent pas un sou ; ils sont le droit de l’homme riche, et non le prix de la richesse. Que le tableau du pauvre est différent ! plus l’humanité lui doit, plus la société lui refuse : toutes les portes lui sont fermées, même quand il a droit de les faire ouvrir ; et si quelquefois il obtient justice, c’est avec plus de peine qu’un autre n’obtiendrait grâce : s’il y a des corvées à faire, une milice à tirer, c’est à lui qu’on donne la préférence ; il porte toujours, outre sa charge, celle dont son voisin plus riche a le crédit de se faire exempter : au moindre accident qui lui arrive, chacun s’éloigne de lui : si sa pauvre charrette renverse, loin d’être aidé par personne, je le tiens heureux s’il évite en passant les avanies des gens lestes d’un jeune duc : en un mot, toute assistance gratuite le fuit au besoin, précisément parce qu’il n’a pas de quoi la payer.» (Pléiade, p.271,272)

Les pertes des pauvres sont beaucoup moins réparables que celles du riche, et la difficulté d’acquérir croit toujours en raison du besoin.» (di)

L’argent est la semence de l’argent, et la première pistole est quelquefois plus difficile à gagner que le second million.» (id)

Résumons en quatre mots le pacte social des deux états : “Vous avez besoin de moi, car je suis riche et vous êtes pauvre ; faisons donc un accord entre nous : je permettrai que vous ayez l’honneur de me servir, à condition que vous me donnerez le peu qui vous reste, pour la peine que je prendrai de vous commander.”»(id. p. 273)

LES PAYSANS :

Le commerce et l’industrie attirent dans les capitales tout l’argent de la campagne : et l’impôt détruisant la proportion qui pouvait se trouver encore entre les besoins du laboureur et le prix de son blé, l’argent vient sans cesse et ne retourne jamais ; plus la ville est riche, plus le pays est misé-rable. Le produit des tailles passe des mains du prince ou du financier dans celles des artistes et des marchands ; et le cultivateur qui n’en reçoit jamais que la moindre partie, s’épuise enfin en payant toujours également et recevant toujours moins. Comment voudrait-on que pût vivre un homme qui n’aurait que des veines et point d’artères, ou dont les artères ne porteraient le sang qu’à quatre doigts du coeur ?» (id. p.274)

LES IMPOTS ET LES TAXES :

Premièrement on doit considérer le rapport des quantités, selon lequel, toutes choses égales, celui qui a dix fois plus de bien qu’un autre, doit payer dix fois plus que lui. Secondement, le rapport des usages, c’est-à-dire la distinction du nécessaire et du superflu. Celui qui n’a que le simple nécessaire, ne doit rien payer du tout ; la taxe de celui qui a du superflu, peut aller au besoin jusqu’à la concurrence de tout ce qui excède son nécessaire. A cela il dira qu’eu égard à son rang, ce qui serait superflu pour un homme inférieur est nécessaire pour lui ; mais c’est un mensonge : car un Grand a deux jambes, ainsi qu’un bouvier, et n’a qu’un ventre non plus que lui.» (id. p. 271)

Supposons que l’esprit du gouvernement soit constamment d’asseoir toutes les taxes sur le superflu des richesses, il arrivera de deux choses l’une : ou les riches renonceront à leurs dépenses superflues pour n’en faire que d’utiles, qui retourneront au profit de l’Etat ; alors l’assiette des impôts aura produit l’effet des meilleures lois somptuaires ; les dépenses de l’Etat auront nécessairement diminué avec celles des particuliers ; et le fisc ne saurait moins recevoir de cette manière, qu’il n’ait beaucoup moins encore à débourser : ou si les riches ne diminuent rien de leurs profusions, le fisc aura dans le produit des impôts les ressources qu’il cherchait pour pourvoir aux besoins réels de l’Etat. Dans le premier cas, le fisc s’enrichit de toute la dépense qu’il a de moins à faire ; dans le second, il s’enrichit encore de la dépense inutile des particuliers.» (id. p. 277)

Et enfin :

1. « Ceux que Bodin appelle imposteurs, c’est-à-dire ceux qui imposent ou imaginent les taxes.» (id. p. 278)

On est aux limites du calembour, mais le jeu en vaut la chandelle pour ceux qui la payent…

2. « Il n’appartient qu’au véritable homme d’Etat d’élever ses vues dans l’assiette des impôts plus haut que l’objet des finances, de transformer des charges onéreuses en d’utiles règlements de police, et de faire douter au peuple si de tels établissements n’ont pas eu pour fin le bien de la nation plutôt que le produit des taxes.» (id. p. 275)

L’impôt non plus seulement pour les besoins de l’Etat, mais assujetti à des fins morales ou sociales… Idéaliste Rousseau ! Mais comme cela nous ferait du bien d’avoir un homme d’Etat selon — ou à la hauteur de — cet idéaliste-là !

MORALE GOUVERNEMENTALE :

Le peuple […] qui s’aperçoit plutôt de l’avidité des chefs et de leurs folles dépenses, que des besoins publics, murmure de se voir dépouiller du nécessaire pour fournir au superflu d’autrui ; et quand une fois ces manoeuvres l’ont aigri jusqu’à certain point, la plus intègre administration ne viendrait pas à bout de rétablir la confiance.» (id. p. 264)

Quand une fois le vice ne déshonorera plus, quels seront les chefs assez scrupuleux pour s’abstenir de toucher aux revenus publics abandonnés à leur dis-crétion, et pour ne pas s’en imposer bientôt à eux-mêmes, en affectant de confondre leurs vaines et scandaleuses dissipations avec la gloire de l’Etat, et les moyens d’étendre leur autorité, avec ceux d’augmenter sa puissance ?» (id. p. 265)

L’on peut dire qu’un gouvernement est parvenu à son dernier degré de corruption, quand il n’a plus d’autre nerf que l’argent.» (id. p. 266)

La plus importante maxime de l’administration des finances est de travailler avec beaucoup plus de soin à prévenir les besoins, qu’à augmenter les revenus. […] C’est peut-être de là qu’est dérivée l’acception vulgaire du mot d’économie, qui s’en-tend plutôt du sage ménagement de ce qu’on a, que des moyens d’acquérir ce que l’on n’a pas.» (id.)

Avant de voter, demande-toi lequel des deux candidats tend le plus vers ce que préconise notre irremplaçable Jean-Jacques.

 

 

Je te souhaite, pour ton bien et notre bénéfice, de voter au plus juste.

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