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ROUSSEAU (8) : CROYANT ET STRATEGIES DE DEFENSE

Le Croyant, par définition, est en danger. Etabli sur le Mythe, il se donne pour base ontologique, pour Horizontale, cela même qui est le moins apte à jouer ce rôle puisqu’à la merci de la Démythisation qui, tôt au tard, le fera voler en éclats. Rien de plus commode à la fois et de plus précaire que de croire ! Le Croyant a donc besoin, à tout instant, et  de toute urgence, face à ce qui menace son Mythe, de développer des stratégies de défense. Bien sûr, ces stratégies, aussi subtiles et rationnalisées soient-elles, à l’instar du Mythe qu’elles sont censées protéger, se révèlent inaptes à leur usage.

C’est dans la mise en œuvre de ces stratégies qu’on peut surpendre Rousseau, et apercevoir les limites de ces dernières.

AFFECT ET MAUVAISE FOI

Je n’empêche point que, ce que j’appelle “preuve de sentiment”, on ne l’appelle “préjugé” ; et je ne donne point cette opiniâtreté de croyance comme un modèle ; mais, avec une bonne foi peut-être sans exemple, je la donne comme une invincible disposition de mon âme, que jamais rien ne pourra surmonter, dont jusqu’ici je n’ai point à me plaindre, et qu’on ne peut attaquer sans cruauté.» (Pléiade p. 1071)

Il convient de prendre garde d’abord au fait que Rousseau parle de sa “bonne foi ” : qu’un individu en général et qu’un Croyant en particulier parle de sa bonne foi, rien de plus suspect. La véritable bonne foi ne se nomme ni ne s’invoque elle-même. Nul n’est plus soupçonnable que tel qui dit : «Je suis parfaitement sincère.» Mais quand de surcroît, comme ici, il affirme que sa bonne foi est ‘’peut-être sans exemple ”, il semble évident que l’hyperbole signale, et à vrai dire trahit, un effort urgent de dissimulation. Or, rien n’est à dissimuler comme le Mythe, de même que la mauvaise foi qu’il requiert. Le Croyant Rousseau revendiquant sa bonne foi a déjà fait la preuve qu’il faut procéder en l’occurrence comme le Mythe l’exige, à savoir en inversant les termes et en entendant le contraire de ce qui est dit.

Voyons maintenant l’argumentation mise en œuvre par Jean-Jacques.

On aperçoit, avec la périphrase la “preuve de sentiment ”, à quel point la “croyance ”, la foi, de Rousseau se situe dans le registre de l’affectif, ou tout au moins on détecte le Désir qui se manifeste chez lui de l’assigner à ce registre, voire de l’y confiner, sinon même de l’y retrancher. On ne peut que voir là la stratégie destinée à mettre sa foi hors de danger. En effet, placer sous l’égide de l’affect ce qu’il appelle aussi cette “invincible disposition de [s]on âme ”, n’est-ce pas un moyen de la dérober à toute question, c’est-à-dire à toute remise en question ? On peut discuter de idées, mais discute-t-on des sentiments, et de leur pente, et de leur fatalité ?

En fait, si cette domination de l’affect est assez peu étonnante chez l’auteur de La Nouvelle Héloïse, on peut sentir, dans ces quelques lignes, la fragilité, la vulnérabilité imparable de toute “croyance ” : significa-tivement, Rousseau imagine que c’est là chez lui ce qu’on pourrait “attaquer ”. Difficile de ne pas voir, dans ce fantasme, un aveu. Par ailleurs, on constate que, pour prévenir l’attaque, pour la dénoncer d’avance, Rousseau parle de “cruauté ”. N’est-ce pas là condamner par principe toute interrogation, et la condamner par le moyen d’un jugement de valeur qui relève, très clairement, du terrorisme intellectuel ? Très clairement, Rousseau ne souhaite pas le débat à l’endroit de sa foi, si débattre est jouer d’arguments et de contre-arguments, et si le débat a pour but de persuader Autrui de son erreur, de la lui démontrer. Rousseau désire croire sans que rien ni personne vienne jamais mettre en cause sa “croyance ”. Cependant, comme Jean-Jacques n’est jamais ni simple ni univoque, et que son intelligence et sa sensibilité viennent toujours tempérer sinon combattre sa foi, il est à noter aussi qu’il ne souhaite pas, en l’espèce, être un “modèle ” : il accepte d’être, parmi les hommes, seul dans sa “disposition d’âme ”. On peut se demander si, en fait, il ne cherche pas ainsi à se faire un rempart de sa fragilité même. Sa stratégie semble ici consister à dire : « Vous voyez, je suis seul de mon espèce : épargnez à ma solitude les coups que vous ne manqueriez de dispenser massivement à une attitude partagée par beaucoup.» Des coups à plusieurs, c’est la guerre ; des coups à un seul, c’est de la “cruauté ”.

CROYANT ET COÛT DU MYTHE

De toute évidence, chez Rousseau, le Savant est en conflit avec le Croyant, ou le philosphe avec Jean-Jacques. En l’occurrence, le philosophe lui parle par la bouche de Voltaire, et, tout au Désir de préserver sa foi, c’est-à-dire voué à son incapacité ontologique à se passer d’un dieu, Jean-Jacques le Croyant, quand il répond au grand homme, au philosophe absolu, se trouve dans la nécessité de donner à sa stratégie un tour à la fois subtil et radical :

À l’égard des Philosophes […], il ne faut point disputer avec eux sur [ La Providence ], parce que ce qui n’est qu’une preuve de sentiment pour nous, ne peut devenir pour eux une démonstration, et que ce n’est pas un discours raisonnable de dire à un homme : « Vous devez croire ceci parce que je le crois ». Eux de leur côté ne doivent point non plus disputer avec nous sur ces mêmes matières […]. Je pense qu’ils ne le doivent pas encore par une autre raison, c’est qu’il y a de l’inhumanité à troubler des âmes paisibles et à désoler les hommes à pure perte, quand ce qu’on veut leur apprendre n’est ni certain ni utile. Je pense en un mot, qu’à votre exemple on ne saurait attaquer trop fortement la superstition qui trouble la société, ni trop respecter la religion qui la soutient.» (Pléiade p.1071,1072)

On voit que la stratégie du Croyant Rousseau consiste d’abord à dire qu’on ne doit pas même tenter le dialogue entre le Savant et le Croyant : le sentiment d’un côté, la raison de l’autre, car l’affect et l’intellect ne peuvent, ne sauraient trouver aucun terrain d’entente. C’est là bien marquer les deux attitudes ontologiques et poser ce qu’elles ont d’incompatible : le Croyant qui laisse parler son angoisse et le Savant qui écoute son exigence ; le Croyant qui laisse parler la Phobie et le Savant qui répond à l’aspiration ontologique ; le Croyant qui obéit à son Désir et le Savant qui chevauche sa Volonté ; le Croyant qui cède à la Tentation et le Savant qui se lance dans la Tentative. On ne peut trouver nul terrain d’entente entre celui qui veut tout comprendre et celui qui désire ne rien savoir.

Toutefois, sentant peut-être que c’est là une position régressive, Rousseau, pour améliorer sa stratégie, essaie d’un autre argument : reprenant celui de la “cruauté ” utilisé au-dessus, et lui conférant même l’étiquettte à la fois plus technique et plus ample d’ “inhumanité ”, il affirme qu’on ne doit pas “troubler les âmes paisibles et désoler les hommes ”, c’est-à-dire qu’il ne faut point aggraver l’angoisse existentielle des hommes. Il préconise donc le retrait de la vérité au profit de l’ “utile ”. On voit alors comment, dans cette perspective, il envisage la religion : elle “soutient ” — et en tant que telle, peu importe qu’elle soit aussi fausse que la “superstition ” : la question n’a plus ici nulle pertinence. Cependant, il appert que Rousseau, pour soutenir cet argument, est contraint de passer de la foi à la religion, du conscient au social, de l’individu à la communauté. On a l’impression que, pour décourager toute attaque contre sa foi, il l’enveloppe dans la société qu’il convient de ne pas “troubler ” : pour préserver son “un” il le plonge dans le nombre ; pour préserver son “je” il le plonge dans le “nous” ; pour conserver la Verticale fragile de sa foi, il la plonge dans l’Horizontale protectrice du social. C’est là un mouvement incestueux, qui est au vrai très largement celui de la Tentation et très généralement celui du Croyant. Evidemment, il ne s’avise pas que, se vouant ainsi à l’inceste, il replonge, pour n’en jamais sortir, au plus profond du Système, c’est-à-dire qu’il se maintient sous la Verticale écrasante de Dieu, qu’il demeure au Pouvoir d’un Dominant incommensurable à l’homme, le Scandale absolu, et que, s’infligeant ainsi la violence première et à une telle dose, il se voue immanquablement à la violence seconde, c’est-à-dire à la Haine régicide qui lui est infrangiblement appariée. Si même l’individu Rousseau n’ira jamais déverser cette Haine sur un bouc émissaire, il n’est évidemment pas sûr que la société où il s’insère, et qui opère le même mouvement, n’en vienne jamais, ici et là, à ce mouvement de Haine réactive à l’égard d’une figure substitutive. En l’occurrence, on peut se demander si l’individu Rousseau n’aura pas finalement déchargé sa Haine réactive contre lui-même, et si, par sa paranoïa, il n’aura pas fait de lui-même son propre bouc émissaire ; on peut se demander d’autre part si la Haine réactive de tout le corps social n’explique pas, au moins en partie, 1789 : il est bien possible que, dans cette perspective, Louis XVI soit le bouc émissaire qui paie pour Dieu.

Quand le Croyant se défend, il aggrave son mal, et le mal.

CROYANT ET RAISON

Même Rousseau donc, le grand Rousseau, peut tomber dans ce travers, sinon dans ce piège. On le constate aussi avec Pascal : croire ne rend pas l’homme plus intelligent, et même rend l’homme intelligent possiblement sot. Le comble, c’est que Pascal le savait : « Qui veut faire l’ange fait la bête

Rousseau ne fait-il pas ici la bête pour éviter d’avoir à interroger sa “foi” ?

C’est encore l’impression qu’on retire de cette autre remarque :

Je suis indigné comme vous que la foi de chacun ne soit pas dans la plus parfaite liberté, et que l’homme ose contrôler l’intérieur des consciences où il ne saurait pénétrer, comme s’il dépendait de nous de croire ou de ne pas croire dans des matières où la démonstration n’a point lieu, et qu’on pût jamais asservir la raison à l’autorité. Les rois de ce monde ont-ils donc quelque inspection dans l’autre, et sont-ils en droit de tourmenter leurs sujets ici-bas pour les forcer d’aller en paradis ? Non, tout gouvernement humain se borne par sa nature aux devoirs civils, et quoi qu’en ait pu dire le sophiste Hobbes, quand un homme sert bien l’État, il ne doit compte à personne de la manière dont il sert Dieu.» (Pléiade p. 1072)

Bien sûr, c’est ici un plaidoyer pour la tolérance et la liberté de conscience, “un homme ne doit compte à personne de la manière dont il sert Dieu ”, en même temps qu’un réquisitoire contre l’état totalitaire : “Les rois de ce monde sont-ils en droit de tourmenter leurs sujets ici-bas pour les forcer d’aller en paradis ? ” Rousseau dénonce ici le Mythe : “Les Rois de ce monde ont-ils donc quelque inspection dans l’autre” Cependant, il faut prendre garde à plusieurs détails, en l’occurrence trois, sur lesquels sa stratégie semble bien, de nouveau, se trouver, et gravement, en défaut.

1. Rousseau refuse que “l’homme ose contrôler l’intérieur des consciences où il ne saurait pénétrer ”; il ne s’avise pas que ce Pouvoir, ce Scandale absolu sous forme de viol de la conscience, lui-même, ainsi que tout chrétien, il le confère et le consent à Dieu. Bien sûr, le Croyant ne saurait mettre son semblable et Dieu sur le même plan, le Même a égalité avec le “Tout-Autre”, mais est-ce que “servir Dieu ” consiste à renoncer à sa Souveraineté, de laquelle Rousseau se montre si ombrageusement jaloux si souvent ?

2. “Comme s’il dépendait de nous de croire ou de ne pas croire ”. Quant au Croyant moderne, croire relève d’une décision, mais d’une décision contrainte par l’angoisse ontologique ou existentielle. Cependant, on peut se demander si, chez le Croyant chrétien en général sinon chez Rousseau en particulier, cette vérité ontologique ne se trouve pas masquée par le Mythe : « Dieu accorde la grâce de la foi à qui Il veut.» Mais si seul croit celui à qui Dieu a donné de croire, ne pas croire serait le fruit d’un refus de Dieu d’accorder sa grâce, et d’un refus totalement incompréhensible, parfaitement arbitraire, donnant l’image d’un dieu injuste et fantasque, rejeté radicalement vers la figure archaïque du Colosse. On voit à quel point l’argument consistant à affirmer qu’il ne dépend pas de nous de croire ou de ne pas croire est délicat, difficile, voire périlleux. Faut-il que Rousseau se sente à court pour y recourir !

3. Enfin, Rousseau admet, sinon même revendique, qu’en matière de foi, “la démons-tration n’a point lieu ”, c’est-à-dire que la raison n’y est point sollicitée. Mais alors, on ne peut que rester quelque peu perplexe devant la fin de la phrase : “[comme si] on pût jamais asservir la raison à l’autorité ”. En l’occurrence, dans un état théocratique, où la foi est imposée par le Pouvoir, ce n’est pas seulement la raison qui se trouve asservie. Si, en effet, c’est elle d’abord parce que cet état fait violence à la raison de l’Athée, c’est aussi la foi même du Croyant si ce dernier se trouve séduit pas un Mythe différent de celui qu’impose le dogme officiel. Autrement dit, l’état théocratique fait violence aussi bien au non-Croyant qu’à l’hérétique, à l’Athée qu’au mécréant. Or, Rousseau, s’il est prêt à défendre le second, se désintéresse à peu près totalement du premier, se suffisant au mieux, comme on peut le voir par ailleurs, à le plaindre. On peut donc se demander s’il ne dissimule pas ici derrière la “raison ”, en effet l’apanage de l’Athée, tout simplement sa propre angoisse ontologique, si ce qu’il entend préserver de toute attaque, loin que ce soit sa raison, dont on ne voit pas qu’elle ait rien à craindre, ce n’est pas son Désir d’échapper à la solitude ontologique, et si, plus profondément encore, il ne cherche pas à dissimuler la Tentation à laquelle il a cédé sous la pression de sa Phobie. La “raison ” est ici un Mythe, certainement le plus commodément à disposition pour un homme du XVIII°, et singulièrement pour un philosophe, mais, comme elle n’a justement rien à faire dans la foi, on peut s’interroger sur l’efficacité de cet écran mythiste : là encore, il faut toute la mauvaise foi de l’homme de foi pour s’agripper à un expédient aussi peu de mise.

Et toi, quant à tes Mythes, comment te défends-tu ?

Joël BIENFAIT. le 23.07.2012

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