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ROUSSEAU (7) : FAIBLESSE DU CROYANT

A partir de la Renaissance, mais avec plus d’acuité encore au XVIII°, le Croyant se trouve dans une situation ontologique totalement nouvelle par rapport à celle qu’il vivait dans l’Antiquité et au Moyen-âge : il se trouve en face de cet individu pour lui incompréhensible et dangereux qu’est l’Athée — son démenti. Forcément, il est contraint de — sinon acculé à — dire sa foi, se dire et même s’affirmer ou se revendiquer Croyant, ce qu’il n’avait jamais dû faire jusque-là ; surtout, il doit donner ses raisons, les exposer tout au long, avec tous les risques inhérents à une telle entreprise.

Comment Rousseau s’y prend-il, et avec quel succès ?

Quant à l’existence de Dieu, il confie à Voltaire, dans sa Lettre sur la Providence :

Quant à moi, je vous avouerai naïvement que ni le pour ni le contre ne me paraissent démontrés sur ce point par les seules lumières de la raison, et que si le théiste ne fonde son sentiment que sur des probabilités, l’athée moins précis encore ne me paraît fonder le sien que sur des possibilités contraires. De plus, les objections de part et d’autre sont toujours insolubles, parce qu’elles roulent sur des choses dont les hommes n’ont point de véritable idée. Je conviens de tout cela, et pourtant je crois en Dieu tout aussi fortement que je crois aucune autre vérité, parce que croire et ne pas croire sont les choses du monde qui dépendent le moins de moi, que l’état de doute est un état trop violent pour mon ame, que quand ma raison flotte, ma foi ne peut rester longtemps en suspens et se détermine sans elle, qu’enfin mille sujets de préférence m’attirent du côté le plus consolant, et joignent le poids de l’espérance à l’équilibre de la raison.» (Pléiade IV p. 1070)

ILLUSION, ERREUR OU IMPOSTURE ?

Peut-on considérer que l’Athée soit le symétrique du Croyant ? Cette symétrie peut ainsi se formuler : le Croyant croit que Dieu existe ; l’Athée croit que Dieu n’existe pas. Mais cette symétrie est une illusion, ou une erreur, sinon une imposture. En effet, par cette formulation, on prête à l’Athée une attitude qui n’est en rien la sienne : celle qui consiste à croire. L’Athée, évidemment et par définition, ne croit jamais : il sait, il ignore, il observe, il constate, il suppose, il raisonne, il déduit, il induit, il refuse même — mais jamais il ne croit. En quoi il n’est justement pas le négatif du Croyant, lequel n’adopte jamais qu’une attitude : obéir. Si l’Athée peut renoncer, le Croyant se renonce. C’est que l’un et l’autre ne partagent pas la même base ontologique : le Croyant se réclame de Dieu, l’Athée se constate de la Loi. Ce qui change tout quant à l’attitude intellectuelle et spirituelle impliquée. En effet, si le Croyant fait l’hypothèse de Dieu, à aucun moment l’Athée n’est contraint de parier sur la Loi. Dieu doit être supposé quand la Loi peut être observée ; Dieu doit être imposé quand la Loi s’impose. Le Croyant doit faire violence à sa raison : l’Athée jamais. Le Croyant peut toujours être saisi du doute à l’endroit de Dieu ; on ne voit pas que l’Athée ait jamais à douter de la Loi. Le Croyant peut redouter que Dieu l’abandonne ; l’Athée ne peut craindre que la Loi se dérobe : si Dieu peut se dissiper en gros ou s’effilocher en détail, on ne voit pas que la Loi puisse un instant cesser d’être, et, pour n’être que la Loi, d’être toute la Loi. Le Croyant, tenant à Dieu, s’en remet à une entité consciente et arbitraire ; l’Athée, s’en tenant à la Loi, emplante son Etre dans un substrat impersonnel et objectif. C’est ici l’espérance, et là toute certitude ; c’est ici totale dépendance, et là parfaite solitude. Si bien que le Croyant prie quand l’Athée va ; si bien que le Croyant plie où l’Athée ose.

C’est pourquoi on ne peut suivre Rousseau quand il dit que “les objections de part et d’autre sont toujours insolubles, parce qu’elles roulent sur des choses dont les hommes n’ont point de véritable idée ” : que toute la complexité de la Loi ne soit pas maîtrisée encore par la science, et ne soit pas même encore près de l’être, on ne saurait le nier ; mais ce qui est acquis par la science ne peut plus ne pas l’être, tandis que les affirmations dogmatiques de la théologie peuvent toujours être démenties et remplacées par d’autres. Plus personne ne viendra invalider la gravité : on peut toujours réfuter la Trinité. L’illusion, l’erreur ou l’imposture était de mettre et de maintenir le Croyant et l’Athée face à face sur le terrain de la théologie, l’un toujours l’approuvant, l’autre toujours la reniant ; de même l’illusion, l’erreur ou l’imposture était de faire de l’un et de l’autre des Rivaux, lesquels s’affrontaient selon le schéma stichomythique ou ping-pong Mythe/contre-Mythe. Mais si le Croyant selon quelque dogme trouve un Rival dans le Croyant selon quelque autre, il n’a pas un Rival dans l’Athée : quand le Croyant est toujours dans le relatif exclusiviste d’un Mythe particulier, l’Athée n’est jamais que dans l’absolu universel de la Loi. Un Mythe meurt avec ceux qui le confessent ; la Loi n’a nul besoin de ceux qui la connaissent. Un Mythe ne vaut que pour ceux qui le récitent ; la Loi vaut même pour ceux qui la dédaignent : un Mythe peut promettre la résurrection au dernier jour ; la Loi n’a pas même besoin d’affirmer que chacun meurt à son tour. Un Mythe n’advient que par les hommes qui l’élaborent ; la Loi est antérieure à l’avènement de l’homme. Un Mythe ne vaut que sur une zone de l’humain ; la Loi est valide sur la totalité du monde. Un Mythe est historique ; la Loi est de toute éternité. Si l’amour évangélique est de s’employer à ce que la Loi s’accomplisse pour chacun et pour toute chose, c’est cette éternité de la Loi que l’AO pense lire dans le verset évangélique : “Tu m’as aimé avant la fondation du monde ” (Jn-17:28). Cette lecture athée n’est-elle pas, au moins, plus “intéressante” que la lecture mythiste qui imagine un père céleste aimant le fils qu’il se donnera avant même de créer le monde où il l’enverra pour le racheter ? Est-ce que cette lecture athée “roule sur des choses dont les hommes n’ont point de véritable idée ”  ?

LE CROYANT ET L’INFIRME

Mais Rousseau croit — désire croire. Et quelle raison donne-t-il ? “Croire et ne pas croire sont les choses du monde qui dépendent le moins de moi ”. Comment ? Pourquoi ? Il apparaît dans l’AO que croire, au sens moderne du terme, dépend d’une décision. Mais c’est une décision contrainte : le Croyant opte pour son Mythe parce qu’il ne peut faire autrement. Pourquoi ? Rousseau le dit, et parle ici pour tout Croyant : “l’état de doute est un état trop violent pour mon ame ; quand ma raison flotte, ma foi ne peut rester longtemps en suspens et se détermine sans elle ; mille sujets de préférence m’attirent du côté le plus consolant, et joignent le poids de l’espérance à l’équilibre de la raison”. Il donne donc essentiellement deux raisons : d’une part le doute est une sorte d’errance spirituelle qui l’angoisse, tandis que la foi est une zone psychique stable où il trouve à se rassurer ; d’autre part le monde fourmille de “mille sujets ” d’affliction, et la foi seule lui est autant d’occasions de trouver un recours “consolant ”. On voit ici à quel point le Croyant est, sinon un enfant, du moins un infirme ontologique : il a besoin d’être rassuré et consolé. De toute évidence, il perçoit la Loi puisqu’aussi bien nul ne saurait l’occulter, mais il ne supporte pas l’infimité et la solitude qu’elle implique pour l’homme face à l’immensité et au silence des espaces infinis que disait Pascal. Que ce soit devant le tremblement de terre comme celui de Lisbonne ou devant la malignité des hommes telle que Rousseau l’a éprouvée, il se sent seul, très seul, trop seul, parce qu’humain, trop humain, et il a besoin de se rassurer avec la présence d’un dieu, comme de se consoler avec sa miséricorde.  D’où sa décision de croire. A partir de là, il ne peut dire que croire ou ne pas croire « sont les choses du monde qui dépendent le moins de  » lui.

Et toi, à quoi crois-tu, et pourquoi ?

Joël Bienfait. 22.06.2012

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