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ROUSSEAU (6) : COMPLEXITE DU CROYANT

Constatant chaque jour les problèmes que posent et les malheurs que causent les religieux (et non pas seulement les monothéistes mais aussi tous les Comparses, quel que soit leur dieu — gloire, argent, Pouvoir), je propose de continuer à explorer ce qu’est le Croyant, et, avec Rousseau — c’est en quoi il est passionnant et instructif — le Croyant qui s’aventure sans cesse sur cette frontière où le Mythe vacille, le Croyant qui se risque sans fatigue jusque sur ces confins aussi incertains qu’exigeants où la Loi commence de faire sentir son poids, à savoir sa vérité.

Voyons ce qu’il dit dans sa Lettre à Voltaire sur la Providence :

Les premiers qui ont gâté la cause de Dieu sont les prêtres et les dévots qui ne souffrent pas que rien se fasse selon l’ordre établi, mais font toujours intervenir la justice divine à des événements purement naturels, et pour être sûrs de leur fait punissent et châtient les méchants, éprouvent ou récompensent les bons indifféremment avec des biens ou des maux selon l’événement. Je ne sais, pour moi, si c’est une bonne théologie, mais je trouve que c’est une mauvaise manière de raisonner, de fonder indifféremment sur le pour et le contre les preuves de la providence, et de lui attribuer sans choix tout ce qui se ferait également sans elle.» (Pléiade, p. 1068,1069)

THEOLOGIENS ET PHILOSOPHES

 

Rousseau voit les Croyants, et en particulier les théologiens, ne pas tolérer que rien arrive “selon l’ordre établi ”, c’est-à-dire selon la Loi, que rien soit “événements purement naturels ” : ils décrètent que tout événement correspond à une rétribution des actions humaines par “la justice divine ”. Cependant, comme toujours quand on “raisonne” sur le mode du Mythe, quand on mythise, c’est-à-dire quand on croit penser, on se jette, et en moins de temps qu’il n’en faut pour l’épeler, dans l’aporie. En effet, dans le cadre du Mythe de la rétribution divine ou providentielle, tout va bien lorsque le malheur semble châtier un méchant et le bonheur récompenser un bon : mais quand l’adversité frappe un bon ? mais quand le malheur terrrasse un juste ? Où est alors la justice divine, si elle est tellement juste et tellement divine ? Si bien que Rousseau met ici en évidence l’expédient théologique qui se trouve appelé au secours : les Croyants décident que lorsque c’est un méchant qui subit le malheur, il est puni, et que lorsque c’est un bon, il est mis à l’épreuve. C’est ainsi qu’ils croient “prouver” la providence. Rousseau ne se fait pas faute bien sûr de dénoncer là une profonde malhonnêteté intellectuelle, “c’est une mauvaise manière de raisonner ”, quand même ce serait “une bonne théologie ” : pour demeurer d’accord avec le Mythe, on n’en manque pas moins à la raison. Le Croyant Rousseau, ici, tout croyant qu’il est, refuse d’abdiquer l’instrument même de la pensée, à savoir la raison : en lui, le Croyant ne triomphe pas du Savant.

Savant ? Qu’en est-il cependant de ceux qui s’en disent, qui s’en réclament, les champions ?

Les Philosophes à leur tour ne me paraissent guère plus raisonnables, quand je les vois s’en prendre au ciel de ce qu’ils ne sont pas impassibles, crier que tout est perdu quand ils ont mal aux dents, ou qu’ils sont pauvres, ou qu’on les vole, et charger Dieu, comme dit Sénèque, de la garde de leur valise. Si quelque accident tragique eût fait périr Cartouche ou César dans leur enfance, on aurait dit : « Quel crime avaient-ils commis ?» Ces deux brigands ont vécu, et nous disons : « Pourquoi les avoir laissé vivre ?» Au contraire un dévot dira dans le premier cas : « Dieu voulait punir le père en lui ôtant son enfant » et dans le second : « Dieu conservait l’enfant pour le châtiment du peuple.» Ainsi, quelque parti qu’ait pris la nature, la providence a toujours raison chez les dévots, et toujours tort chez les Philosophes.» (Pléiade, p. 1069)

Rousseau, et avec un humour velours ou une ironie jolie, qu’on ne voit pas toujours ni souvent chez lui, aperçoit bien que n’œuvre en tout cela que la Loi : “quelque parti qu’ait pris la nature ”. Et il renvoie dos à dos les dévots et les philosophes, parce que tous ne procèdent jamais qu’à une lecture mythiste du monde et de l’humain, c’est-à-dire parce qu’ils sont tous des Croyants, les premiers pour révérer, les seconds pour protester.

Cependant, quant à lui, le Croyant Rousseau, comment parvient-il à concilier l’inconciliable, à savoir Dieu et la Loi ? Il se risque prudemment :

Peut-être dans l’ordre des choses humaines [la providence] n’a-t-elle ni tort ni raison, parce que tout tient à la loi commune et qu’il n’y a d’exception pour personne. Il est à croire que les événemens particuliers ne sont rien aux yeux du maître de l’univers ; que sa providence est seulement universelle ; qu’il se contente de conserver les genres et les espèces, et de présider au tout, sans s’inquiéter de la manière dont chaque individu passe cette courte vie.» (Pléiade, p. 1069)

ENTRE LOI ET MYTHE

 

Rousseau affirme de nouveau son intuition de la Loi : “tout tient à la loi commune et il n’y a d’exception pour personne ” — le Savant résiste, quand même le Croyant n’abdique. On voit ici l’intuition de la Loi se mâtiner au moins d’un déisme selon lequel Dieu est indifférent à ce qui se produit sur terre une fois qu’il a enclenché la Loi. En fait, ce dieu ressemble à s’y méprendre à la Loi ; il lui donne une figure et un nom, une conscience peut-être, mais il n’a rien de plus ni de moins que la Loi. Il faut le constater : Rousseau, avec un tel dieu, est tout près de l’Athée.

Or, être un “athéiste” est, aux yeux d’un Voltaire, un crime majeur, sinon le crime superlatif. C’est pourquoi Rousseau va devoir faire appel à toute sa dialectique pour exposer son point de vue :

Pour penser juste à cet égard, il semble que les choses devraient être considérées relativement dans l’ordre physique et absolument dans l’ordre moral : la plus grande idée que je puis me faire de la providence est que chaque être matériel soit disposé le mieux qu’il est possible par rapport au tout, et chaque être intelligent et sensible le mieux qu’il est possible par rapport à lui-même ; en sorte que pour qui sent son existence il vaille mieux exister que ne pas exister. Mais il faut appliquer cette règle à la durée totale de chaque être sensible et non à quelque instant particulier de sa durée, tel que la vie humaine, ce qui montre combien la question de la providence tient à celle de l’immortalité de l’âme que j’ai le bonheur de croire, sans ignorer que la raison peut en douter, et à celle de l’éternité des peines que ni vous, ni moi, ni jamais homme pensant bien de Dieu ne croirons jamais.» (Pléiade, p. 1069,1070)

Rousseau estime donc que, pour penser avec justesse la providence, c’est-à-dire l’ensemble de ce qui arrive, la succession des événements, il faut commencer par opérer une distinction entre le “physique ” et le “moral ”. Dans l’ordre physique, chaque élément doit être rapporté au tout : s’impose alors le constat que le premier est toujours convenable au second, que n’importe lequel ne s’explique que relativement à l’ensemble ; dans l’ordre moral, chaque “être intelligent ” doit être “disposé le mieux qu’il est possible par rapport à lui-même ” : il est à soi-même sa propre référence et doit, en quelque sorte, ne coïncider qu’avec lui-même. En cela, Rousseau définit ce que l’AO appelle la Loi pour le “physique”, et l’Etre pour le “moral ”. Cependant, quant au “moral ”, il ne s’en tient pas — il ne peut pas s’en tenir — là.

Croyant à l’immortalité de l’âme, Rousseau envisage donc l’ “être sensible ” qu’est l’homme comme une éternité ; dès lors, sa vie terrestre n’est qu’un “instant particulier de sa durée ”, et il ne saurait juger de ce qui arrive dans l’espace de cet instant par rapport à ce seul instant, dans le cadre restreint duquel l’événement peut paraître un malheur ; il doit en juger uniquement par rapport à l’éternité qui est la sienne, dans le cadre infini de laquelle l’événement quel qu’il soit doit prendre tout son sens. Par quoi Rousseau récuse “l’éternité des peines ” ; en effet, un malheur qui a trouvé son sens ne peut plus être considéré comme une peine.

On voit donc un Rousseau qui désire ne pas renoncer à cette part de Mythisme qu’est l’immortalité de l’âme ni à cette base mythiste qu’il s’assure en “pensant bien de Dieu ”, mais qui se trouve par là même dans une certaine contradiction : si sa raison tique sur l’immortalité, c’est elle qu’il appelle au secours pour récuser l’éternité des peines. On assiste en fait ici à l’avènement d’un Croyant nouveau : si Rousseau est encore un Croyant antique ou médiéval en affirmant la bonté de Dieu, il se révèle un Croyant moderne lorsqu’il déclare avoir “le bonheur de croire ” à l’immortalité de l’âme. En effet, il n’est plus celui qui croit mais bien celui qui dit croire, et non pas seulement qui le dit, mais qui assure avoir le bonheur de croire ; il n’est plus celui qui affirme, à ras de la profession et sans se douter qu’il en pourrait douter : « Dieu est bon et l’âme est immortelle », mais celui qui dit, finassant quelque peu : « Je ne peux que douter de toute ma raison de l’âme immortelle, mais je désire y croire quand même, parce que c’est un grand recours, donc une immense  chance que d’y croire ; si bien que je décide que l’objet de ma croyance est une réalité.» Du coup, il ne peut plus qu’ajouter : « Je plains ceux qui n’ont pas le bonheur de la croire » voire « je réprouve ceux qui ont le malheur de la nier.» De même, il n’est plus celui qui dit : « Dieu est bon en ce qu’il est juste, et il élit et damne pour l’éternité, selon ce que mérite l’âme », mais celui qui dit : « Je ne voudrais pas être parmi ceux qui pensent mal de Dieu ; comme donc je pense du bien de Lui, je ne peux pas concevoir qu’il soit doué de la cruauté d’infliger jamais à quiconque un châtiment sans fin.» Est-ce que c’est sa raison qui intervient ici ? Sur cet autre point, il pourrait bien rester, sinon le Croyant médiéval, du moins la Croyant ascétique. En effet, loin que ce soit sa raison, c’est sa seule logique qui dit : « Un dieu bon ne peut être cruel » ; et c’est cette logique qui s’éploie dans le paragraphe suivant :

[Si je ramène ces questions diverses à leur principe commun, il me semble qu’elles se rapportent toutes à celle de l’existence de Dieu.] Si Dieu existe, il est parfait ; s’il est parfait, il est sage, puissant et juste ; s’il est sage et puissant, tout est bien ; s’il est juste et puissant, mon âme est immortelle ; si mon âme est immortelle, trente ans de vie ne sont rien pour moi et sont peut-être nécessaires au maintien de l’univers. [Si l’on m’accorde la première proposition, jamais on n’ébranlera les suivantes ; si on la nie, il ne faut point disputer sur ses conséquences.]» (Pléiade, p. 1070)

Mais plus profondément, l’expression “pensant bien de Dieu ” trahit que c’est son Désir de flatter le Dominant qui parle ici, son Désir de lui attribuer toutes les qualités et de ne lui attribuer que des qualités, d’astiquer sa Verticale infiniment parfaite.

Autrement dit, dans tout ce passage, on sent le conflit, au sein même de la conscience de Rousseau, entre le Croyant et le Savant. Le Savant exige, mais le Croyant résiste.

On voit à ce seul exemple la complexité de ce que peut être un Croyant : l’exemple de Jean-Jacques m’apparaît comme hautement précieux parce que parlant pour comprendre le Croyant d’aujourd’hui, celui qui se trouve tiraillé, inéluctablement, entre les conquêtes rationnelles dans le domaine de la Loi et les Désirs invétérés dans l’univers du Mythe, entre la liberté et la sécurité.

Et toi, de quel pôle te sens-tu le plus proche ?

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