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ROUSSEAU (3) : LE SYSTEME

 

Après avoir vu comment Rousseau définit l’Adulte et le Héros (article Rousseau 1) de même que le Comparse et le Désir (article Rousseau 2), voyons comment il rend compte de ce que l’AO appelle le ‘Système’.

Je continue de prendre mes citations dans le DISCOURS SUR LES SCIENCES ET LES ARTS.

LE SYSTEME ET SES GENS

 Avant que ces mots affreux de tien et de mien fussent inventés ; avant qu’il y eût de cette espèce d’hommes cruels et brutaux qu’on appelle maîtres, et de cette autre espèce d’hommes fripons et menteurs qu’on appelle esclaves ; avant qu’il y eût des hommes assez abominables pour oser avoir du superflu pendant que d’autres hommes meurent de faim ; avant qu’une dépendance mutuelle les eût tous forcés à devenir fourbes, jaloux et traîtres, je voudrais bien qu’on m’expliquât en quoi pouvaient consister ces vices, ces crimes qu’on leur reproche avec tant d’emphase.» (Pléiade p. 80)

Peu importe la vision anthropologique et historique dont fait état Rousseau dans ces quelques lignes, en particulier cette conception qui est la sienne du mal comme sortant de la propriété. Ce qui nous intéresse tient beaucoup moins à ce qui relève de sa thèse, discutable, qu’à ce qui ressortit à l’humain, indéniable. A cet égard vont nous  retenir les notations comme celle-ci, dans laquelle on reconnaît cette grande structure où s’incarcère le pré-humain pour accéder à l’humain, le ‘Système’ (voir les leçons 7 à 12), la grande boucle et l’infernal cercle vicieux dont, à part ceux — quelques-uns — qui entrent dans leur Processus, l’homme reste très généralement prisonnier.

Les étages

On identifie ici sans peine, chez les “hommes […] qu’on appelle maîtres ”, ceux que l’AO nomme les ‘Dominants’, de même, chez les “hommes […] qu’on appelle esclaves ”, ceux qu’elle nomme les ‘Dominés’. Ici, bien sûr, Rousseau, en désignant ses résidents, vise ce qui constitue le Système géométriquement pourrait-on dire, à savoir la Hiérarchie et les Distances : dans le Système, les Dominants siègent, tout en haut, au sommet de la Verticale, tandis que les Dominés s’écrasent, tout en bas, dans l’Horizontale.

Le Scandale

Par ailleurs, dans la première de ses deux expressions, Rousseau ne manque pas de signaler la violence des Dominants, “cruels et brutaux ”, violence qui au vrai les définit, et dans quoi l’AO voit le « péché originel » (voir bibliographie, La Trilogie du Héros, III. LE HEROS ET LE DOMINANT). Il s’agit là aussi de ce que l’AO nomme le ‘Scandale’, cette attitude qu’adopte un individu en imposant à un autre sa Verticale écrasante de Pouvoir. Mais ne perdons jamais une occasion de souligner le désastre à quoi aboutit cette violence : tel qui impose sa Verticale écrasante à Autrui ; tel qui lui barre la route de l’Etre, croyant ainsi trouver le sien, celui-là le manque lui-même tout aussi sûrement. Désastre pour tout le monde ! En effet, le Dominant est mû par cette conviction : (« Je suis parce que je suis plus que lui/plus qu’eux ; je suis tout parce qu’il(s) n’est/ne sont rien.» Illusion totale !

Pourquoi ? La réponse se trouve dans la même citation.

Les passions

En effet, Rousseau signale clairement les conséquences de l’attitude scandalisante sur les individus scandalisés : ceux-ci deviennent “fripons et menteurs ; fourbes, jaloux et traîtres ”. Il est bien sûr inéluctable que, ne pouvant s’engager sur la route de leur Pro-cessus et s’épanouir selon eux-mêmes dans leur absolue Souveraineté, ils cherchent des compensations dans le Système, c’est-à-dire qu’ils cèdent au Désir et à la Haine, à l’Envie et au Dépit ; si bien que, possédés par les passions comparses, ils ne peuvent plus et ne savent plus que s’adonner à tous les “vices et les crimes ” — ce que, dans la liberté de l’AO, j’appelle la ‘connerie’, et la plus drue. Cependant, il ne faudrait pas croire que ce soit là le lot des seuls Dominés. Rousseau fait état également de l’aliénation qui est celle de tous les résidents du Système, celle de tous les Comparses, qu’ils soient Dominants ou Dominés, quand il parle de leur dépendance mutuelle ”, et que, très clairement, il attribue les “vices et les crimes ” à tout le monde. Vicieux et criminels sont-ils dans l’Etre ?

 

On le voit,  c’est bien la structure et la teneur du Système qui sont ici saisies, avec les Dominants et les Dominés, la dépendance qui les aliène les uns aux autres, l’égoïsme qui les possède ou les dépossède, et les passions comparses qui les rétribuent et les exténuent.

 

LE SYSTEME ET LE TEMPLE

Vois également la même analyse dans cette autre phrase :

 Il n’appartient qu’au peuple aveugle et stupide d’admirer des gens qui passent leur vie, non à défendre leur liberté, mais à se voler et se trahir mutuellement pour satisfaire leur mollesse ou leur ambition, et qui osent nourrir leur oisiveté de la sueur, du sang et des travaux d’un million de malheureux.» (Pléiade, p.82)

N’est-ce pas là encore tout le Système ? Le sommet occupé par les quelques “gens ” qui exploitent l’Horizontale nombreuse d’un million de malheureux ”, et, entre les quelques tenants du Privilège, la guerre constante pour posséder toujours plus de Pouvoir ou plus d’Avoir.

Cependant, une autre dimension est ici perceptible. Rousseau voit que le “peuple aveugle et stupide ”, lequel forme l’Horizontale du Système, bien qu’écrasé et pressuré par les Dominants, ne laisse pas cependant “d’admirer ” ceux-là mêmes qui “osent nourrir leur oisiveté ” de sa sueur, de son labeur, voire de son sang. Oui ! Ceux-là mêmes qui l’agenouillent d’épuisement, il s’agenouille devant eux d’adulation. Il les hait ? C’est par là même qu’il les adore. Il les envie, il les jalouse, il les trouve beaux, superbes, merveilleux, faramineux — il les idolâtre. Rousseau, dans ce seul mot, “admirer ”, a nommé — quand même il ne s’en doutait pas — cette dimension qui est le Système même, à savoir le religieux.

Pourquoi le Système est-il le religieux ?

D’abord parce que c’est une Horizontale nombreuse, une foule écrasée, une masse arasée, au-dessus de laquelle s’érige une Verticale au sommet de laquelle trône une instance qui, quel que soit le nom qu’on lui donne, quel que soit l’aspect qu’elle revêt, quel que soit le discours qu’elle délivre, apparaît toujours nantie de tout, c’est-à-dire de tout l’Etre — une instance divine, une instance qui est un dieu, qui est Dieu.

Ensuite parce que le Système est habité par le Comparse, un individu totalement scandalisé (« Dieu est tout,  je ne suis rien »), et dévoré de Désir (« Que Dieu me voie, que Dieu me distingue, que Dieu m’élise, que Dieu me prenne avec lui, que Dieu me prenne en lui — que je sois de lui — que je sois lui !») — un individu qui, par là, est le Croyant. Celui-là se trouve dupliqué infiniment dans le Système, et cette masse d’individus qui sont tous voués au Même, forme ce peuple “aveugle et stupide ” que dit Rousseau, “aveugle ” parce qu’il ne voit pas que le dieu qu’il admire est le néant, et “stupide ” parce qu’il ne voit pas que cette admiration le voue lui-même à ce néant.

En tout cela, où est l’Etre ?

C’est pourquoi les notations comme les deux que j’ai rapprochées ici doivent toujours nous être une occasion de nous interroger sur nous-mêmes. C’est une discipline à laquelle je m’astreins tous les jours, et je ne saurais jamais trop recommander à tous d’en faire autant.

 

A TOI !

Cherche, autour de toi, ceux qui ainsi sont des Dominants, ceux qui sont des Dominés — et vois que souvent ce sont les mêmes.

Quant à toi, examine ; à ton tour, examine-toi : de qui es-tu le Dominé, et de qui le Dominant — ou qui te fait tort et à qui fais-tu mal ? en quoi, toi-même, es-tu un Comparse ? qui est-ce qui ou qu’est-ce que tu “admires ” sans limites ni mesures ? Quel est le dieu qui t’aliène ? avec qui ou avec quoi te scandalises-tu toi-même ?

Se poser ces questions, et en chercher les réponses, et tenter de trouver les solutions, c’est-à-dire, comme l’écrit Rousseau ci-dessus, veiller à “défendre [sa] liberté ”, voilà qui est pratiquer l’AO, c’est-à-dire œuvrer à devenir un Individu, un Athée — un Adulte.

Je ne te souhaite rien d’autre.

 

Joël Bienfait, le 11 mars 2012

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