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ROUSSEAU (2) : LE COMPARSE ET LE DESIR

Face à l’Adulte et au Héros, à savoir l’acteur du Processus, apparaît le Comparse, ou l’actant du Système. Là encore, Rousseau, comme tous les grands observateurs de l’homme,  en propose une vision riche et multiforme, de même qu’une description circonstanciée de ce qui constitue son moteur, à savoir le Désir.

LE COMPARSE

 

DISCOURS SUR LES SCIENCES ET LES ARTS :

Il y aura dans tous les temps des hommes faits pour être subjugués par les opinions de leur siècle, de leur pays, de leur société.» (Pléiade, 3)

En quoi l’AO peut-elle voir ici une des définitions possibles du Comparse ?  En ce que Rousseau voit ici un individu “subjugué ”, et ceci par l’opinion. Le qualificatif ‘subjugué’ montre que Rousseau ne manque pas de sentir, comme il aurait dit, la dimension du Scandale qui caractérise le Com-parse. Avec ce mot, il donne à voir que le Comparse est forcément une entité surmontée et écrasée par un Dominant, quel qu’il soit : un dieu, un autre individu, un groupe, une idée — très généralement l’objet d’un Désir. Le Dominant que désigne ici Rousseau est ce qu’il appelle “les opinions d[u] siècle ”, donc la mode, l’idéologie, les Mythes dominants, desquels à Dieu la distance est vite franchie.

Il faut ici simplement prendre garde à l’expression “faits pour être subjugués ”. Faits pour ? Rousseau sous-entend-il la prédestination d’une certaine catégorie d’individus, ou une fabrication par la société elle-même d’individus qu’elle subjugue ? Pour la première interprétation, on serait dans le Mythe ; pour la seconde, il s’agit nettement d’une intuition du Système. C’est dans le Système que le Comparse se donne, se soumet, s’aliène, peut-être pas consciemment mais radicalement, au Scandale. On se fabrique et on s’entretient Comparse, on nourrit soi-même son Dominant de sa propre substance ontologique, on fournit sa propre chair à ce vampire, dans le vain espoir de payer ainsi le prix nécessaire, ou le tribut indispensable, pour acquérir l’Etre. « Si je pense ainsi, si je parle de la sorte, je serai ce qu’il faut être, je serai dans l’Etre.» On aperçoit à quel point le Comparse est soumis à la dimension essentielle du Système, le Même, et que la Distance en haut de laquelle trône le Dominant, dieu, homme, Mythe, anéantit toutes les Différences. On conçoit également combien le Comparse, par là, récusant ou ignorant l’Autre, se consume tout entier à croire au Dominant, à croire que celui-ci se confond avec l’Etre : c’est en quoi le Comparse est l’animal religieux, le Croyant. On comprend enfin que le Croyant, soumis à l’opinion, est un snob.

Bien sûr, l’aspect ici mis en évidence par Rousseau n’épuise pas cette entité qu’est le Comparse, mais il constitue une pièce importante à verser au dossier : un élément de plus pour comprendre…

LE DESIR

Le Comparse ne se comprend pas sans cette passion qui l’habite, l’informe, le propulse, le possède, le dévore, le consume : le Désir.

Pour montrer comment Rousseau le donne à sentir, je vais rapprocher trois phrases, l’une tirée du DISCOURS SUR LES SCIENCES ET LES ARTS, les deux autres de LA NOUVELLE HELOÏSE :

 Tous les besoins que le peuple se donne sont autant de chaînes dont il se charge. […] Quel joug imposerait-on à des hommes qui n’ont besoin de rien ?» (Pléiade, 7)

 « Il n’y a point de richesse absolue. Ce mot ne signifie qu’un rapport de surabondance entre les désirs et les facultés de l’homme riche. Tel est riche avec un arpent de terre, tel est gueux au milieu de monceaux d’or. Le désordre et les fantaisies n’ont point de bornes, et font de plus de pauvres que les vrais besoins.» (Poche, 593)

 « L’abondance du seul nécessaire ne peut dégénérer en abus, parce que le nécessaire a sa mesure naturelle, et que les vrais besoins n’ont jamais d’excès.» (id, 614)

Pour bien cerner ce qu’est le Désir, il importe de discerner entre besoins et désirs.

Les besoins sont inaliénables ; les désirs sont aliénants. Nul ne peut échapper aux besoins de la nourriture, de la santé, du logement, des conditions de vie décente pour entreprendre un Processus, aussi modeste soit-il. Les désirs sont de ce qui n’est pas vital, essentiel, indis-pensable, et n’ont de sens qu’à l’intérieur du Système, c’est-à-dire qu’ils n’en ont aucun. Nul n’échappe aux besoins ; le Désir se révèle nul. Les besoins ressortissent à la vie, laquelle est condition de l’Etre ; le Désir ne tend qu’aux Privilèges, lesquels sont les pièges du néant.

Ici, Rousseau, constatant des besoins qui sont “autant de chaînes ”, parle bien des Désirs puisqu’ils débouchent sur le Pouvoir, ces “chaînes ” et ce “joug ”. Il nous permet également de comprendre que si les Désirs sont les instruments du Pouvoir, les besoins devraient être le souci de l’Autorité. Plus important encore, et pour rejoindre ce qu’on apercevait au-dessus dans l’adjectif ‘subjugué ’, il permet de concevoir ce que La Boétie appelle ‘la servitude volontaire’ : ce sont les hommes eux-mêmes qui, pré-férant leurs Désirs à leurs besoins, se donnent des Pouvoirs au lieu de cultiver l’Autorité, se donnent des dieux ou Dieu au lieu de cultiver leur Volonté, se replient dans l’Horizontale du Croyant au lieu de s’aventurer dans la Verticale ascendante du Héros. C’est là ce que l’AO appelle ‘céder à la Tentation’ ou ‘renoncer à la Tentative’.

Cependant, il faut bien comprendre que si les hommes cèdent à la Tentation en chœur — il faut être deux au moins pour constituer le Système —  ils ne peuvent assumer la Tentative que dans la solitude. Ce qui doit incliner à l’optimisme. En effet, aussi clos que soit le Système et gluant le religieux, chacun, toujours, à quelque instant que ce soit, peut décider, justement avec “les lumières de sa raison ”, de s’y soustraire et de se lancer dans son Processus, de s’arracher à la masse comparse et devenir l’Individu, de cesser d’être le Croyant et devenir l’Athée. Il faut s’arracher à la dynamique collective et meurtrière de l’événement anthropologique pour avoir la moindre chance de s’approcher de l’instant ontologique, et opérer la conversion.

Rousseau, même s’il croyait en un dieu, est un bel exemple de cet Individu-là, de celui qui est sorti de la foule pour suivre son chemin, ce qu’il appelle être le “promeneur solitaire”.

Aucun modèle n’est à imiter, mais cet exemple n’est-il pas à suivre ?

Joël Bienfait, 12.02.12

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