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ROUSSEAU (1) : ADULTE ET HEROS

J’inaugure ici une série d’articles plus spécifiquement ontologiques à partir d’un penseur qui, outre l’admiration qu’il m’inspire tant par sa profondeur que par son style, suscite en moi une grande tendresse : Jean-Jacques. Bourré de travers, ombrageux, épineux, et tout en même temps candide, sincère et généreux, il est, dans tous les sens du terme, un homme, un être humain, ce mélange indémêlable et pathétique de faiblesses et de grandeurs. Quant aux grandeurs, chez Rousseau, quels sommets ! Bien sûr, on n’aura pas de mal à débusquer chez lui des vues irrecevables, mais quelle pile à penser ! Un seul paragraphe de Rousseau, en quelque désaccord même qu’on se trouve avec lui, et voilà que s’ouvrent tant de voies et de perspectives ! Ce philosophe qui ne se piquait pas de l’être ne se voulait pas même un Mentor : c’est peut-être par là qu’il en est un des plus précieux.

 

Je commencerai par des réflexions que m’inspire son premier grand ouvrage, le DISCOURS SUR LES SCIENCES ET LES ARTS.

En l’occurrence, je vais ici profiter de quelques phrases qui vont me permettre de préciser quelques concepts fondamentaux de l’AO, et de montrer comment cette grille de lecture peut s’appuyer sur les penseurs et leurs textes pour ouvrir et approfondir ses propres perspectives.

Je commencerai (mais je n’en aurai jamais fini) par les concepts d’Adulte et de Héros.

(NB. — Les numéros de pages renvoient à l’édition de la Pléiade.)

 

L’ADULTE

 Je ne me soucie de plaire ni aux beaux esprits, ni aux gens à la mode. » (3)

Les beaux esprits sont les gens qui désirent briller, les gens à la mode ceux qui désirent être conformes : tous sont des Comparses, et comme tels, ils n’agissent qu’en fonction du Système. Les beaux esprits y désirent une place en vue, les gens à la mode y arborer l’apparence bien vue. Tous ne sont que dans le Désir. Rousseau ne s’adresse pas à ceux-là :

 Il ne faut point écrire pour de tels lecteurs, quand on veut vivre au-delà de son siècle.»(3)

Rousseau ne s’adresse pas à ceux qui sont dans l’instant du Système, dans l’étroitesse de son présent fiévreux ou la tension angoissée de son moment historique. C’est pourquoi il semble bien qu’il faille comprendre que Jean-Jacques parle moins aux siècles à venir qu’à l’entité qui se trouve en dehors du Système, donc au-delà de l’Histoire, c’est-à-dire, forcément, à l’Individu, à celui qui est libre du Désir et des idéologies mouvantes qu’il informe. Rousseau parle moins à un futur inconnu qu’à une éternité consciente.

 Quel parti dois-je prendre  […] ? Celui, Messieurs, qui convient à un honnête homme qui ne sait rien, et qui ne s’en estime pas moins.»(5)

Et c’est ici qu’on trouve une définition possible de l’Adulte. En effet, reconnaître qu’on ne sait rien, comme faisait Socrate, c’est la position humble de l’Individu devant l’ampleur cosmique et la complexité physique de la Loi, l’humilité claire devant l’insondable du Mystère. Mais cette ignorance n’empêche pas le sentiment de sa propre dignité. L’ignorant n’est pas l’ignare : il est conscient de son ignorance, c’est-à-dire qu’il sait devoir travailler, et combien, et que c’est là le Processus même.

 La probité est encore plus chère aux gens de bien que l’érudition aux doctes.» (5)

L’honnêteté, intellectuelle ou morale, est une autre qualité adulte. Etre intègre devant soi-même et devant Autrui conditionne toute estime de soi-même.

 

LE HEROS

 C’est un grand et beau spectacle de voir l’homme sortir en quelque manière du néant de ses propres efforts ; dissiper, par les lumières de sa raison, les ténèbres dans lesquelles la nature l’avait enveloppé ; s’élever au-dessus de soi-même ; s’élancer par l’esprit jusque dans les régions célestes ; parcourir à pas de géant, ainsi que le soleil, la vaste étendue de l’univers ; et, ce qui est encore plus grand et plus difficile, rentrer en soi pour y étudier l’homme et connaître sa nature, ses devoirs et sa fin.» (6)

L’AO reconnaît ici l’Horizontale sous les espèces de ces “ténèbres dans lesquelles la nature avait enveloppé ” l’homme, de même que le Processus, dont la dynamique est saisissable dans les verbes de mouvement “s’élever, s’élancer, parcourir ”.

En fait, l’AO pourrait trouver ici une définition possible du Héros, ou de l’homme envisagé dans la perspective, sinon de son accomplissement, du moins dans celle de l’exigence de cet accom-plissement, avec le double mouvement du chemi-nement intellectuel et du cheminement spirituel, les deux étant dialectiquement liés. Il s’agit en effet, à qui veut et entreprend d’être, tout ensemble de prendre connaissance du monde et conscience de soi, de percevoir sa propre infimité dans l’immen-sité du monde et de donner sens à sa quête justement par cette démesure même : « Je ne suis rien, mais c’est parce que j’ai conscience de ce néant que je conçois l’Etre et que je connais ma tâche : aller.» C’est en effet “difficile ” ; c’est en même temps “grand ” : c’est là très clairement la profession de foi du Héros, cette foi n’étant pas croyance mais confiance — s’en remettre à un dieu n’a pas de sens quand on peut compter sur soi. S’affirmer dans l’attitude qui consiste à compter sur soi ne peut procéder que des “lumières de la raison ” : le Croyant n’a pas totalement “dissipé les ténèbres ” originelles — et c’est une grande question que de se demander pourquoi.

On voit la différence avec le Croyant Pascal que le silence éternel des espaces infinis effraie, et le Héros selon Rousseau qui “s’élance par l’esprit jusque dans les régions célestes [et] parcourt à pas de géant, ainsi que le soleil, la vaste étendue de l’univers ”. Tous deux perçoivent le Mystère mais, tandis que le Croyant s’inhibe, le Héros s’emploie. Ce dernier est précisément cet “honnête homme qui ne sait rien, et qui ne s’en estime pas moins ” ; c’est ce dernier qui, s’adressant à l’Individu, sinon s’impose, du moins peut être choisi comme Mentor.

Je n’ai pas beaucoup de conseils à donner, mais je te recommande très chaudement cet honnête homme-là.

Joël Bienfait, 06.02.12

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