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ROUSSEAU (10) : LE CROYANT QUI S’AVOUE

La Lettre à Voltaire peut être lue comme une sorte de manifeste du Croyant, on l’a déjà montré dans quelques articles antérieurs. Mais la fin de cet écrit apparaît même comme un condensé de tout ce qui fait le Croyant.

 Je ne puis m’empêcher, Monsieur, de remarquer […] une opposition bien singulière entre vous et moi […] . Rassasié de gloire, et désabusé des vaines grandeurs, vous vivez libre au sein de l’abondance ; bien sûr de votre immortalité, vous philosophez paisiblement sur la nature de l’âme, et si le corps ou le cœur souffre, vous avez Tronchin pour médecin et pour ami ; vous ne trouvez pourtant que mal sur la terre. Et moi, homme obscur, pauvre et tourmenté d’un mal sans remède, je médite avec plaisir dans ma retraite et trouve que tout est bien. D’où viennent ces contradictions apparentes ? Vous l’avez vous-même expliqué : vous jouissez, mais j’espère, et l’espérance embellit tout.» (159-1074)

La question ici semble ne pas forcément relever directement de la problématique du Croyant puisqu’il s’agit d’une question philosophique, celle qui divisait les optimistes et les pessimistes au XVIII° : quelle attitude adopter face au monde et au mal/malheur qu’on y voit survenir chaque jour ? On le voit, Rousseau oppose ici un Voltaire fort comblé qui ne voit “que mal sur terre ” et un Jean-Jacques accablé qui “trouve que tout est bien ”. Peut-être se glisse-t-il quelque Dépit dans cette appréciation (« Je ne vais pas te laisser te lamenter à l’aise dans tes ors , et puis quoi encore !») et l’occasion saisie par le benjamin de donner, sous couleur de déférence, une leçon à l’aîné. Mais il est possible de lire beaucoup plus.

En effet, Rousseau laisse entendre ici que le le pessi-misme est une sorte de luxe intellectuel, voire une coquetterie de l’esprit, que peut se permettre un homme rassis dans son confort, et que, en tant que telle, étant une posture, cette attitude n’est pas forcément “philosophique”. Mais si la vision noire de l’homme qui “jouit” est suspecte, est-ce que “l’espérance ” de l’homme qui souffre l’est tellement moins ? C’est ici qu’on peut faire apparaître l’autre dimension de la réflexion en envisageant celui que l’AO appelle l’Adulte. Celui-ci, ni pessimiste ni optimiste, n’espère pas, n’espère en rien : il sait et il ose, il voit et il œuvre, il vit et il va. C’est tout. Autrement dit, il est totalement étranger à cette passion comparse qui, dans la rhétorique chrétienne, se pare du nom d’ “espérance” et qui n’est rien d’autre que le Désir. Bref, l’Adulte se situe aux antipodes de l’attitude de Rousseau quand il dit :  » La providence dont j’attends tout  » (159-1074) L’Adulte n’attend rien — ou n’espère rien au sens que l’Espagnol donne au mot.

Il apparaît dans l’AO que l’ “espérance ”, et singulièrement cette foi en une “providence” qui, si on lui fait suffisamment confiance, si on s’y voue avec une sorte d’abandon ardent, donnera tout, comblera, rassasiera au delà de ce qu’on peut imaginer — cette “espérance” est le contraire d’une attitude philosophique, c’est-à-dire relevant d’une quelconque sagesse. En fait, l’Adulte, c’est l’Athée, et l’homme qui espère, c’est le Croyant : le premier est un sage dans la mesure où il accepte la Loi en y ajoutant s’il le peut sa Volonté ; le second est un fol dans la mesure où il déplore son sort en actionnant l’expédient du Désir.

Et Rousseau donne en quelque le secret :

  J’ai trop souffert en cette vie pour n’en pas attendre une autre.» (159-1074)

Rousseau donne ici une des clés de la foi : un dédommagement ou encore une sorte de récompense compensatoire de la souffrance. C’est là une attitude anti-ontologique puisque, non seulement c’est aller à contre-Loi avec ce fantasme, ou ce Mythe, de l’autre monde, mais c’est en plus échapper à la Tentative et céder à la Tentation : espérer au lieu d’oser, croire au lieu de faire, et rejeter dans un Autre qui ne l’est pas ce qui n’a pas étanché la soif de bonheur en ce monde. C’est là, observé dans le cadre de l’AO, une attitude au mieux dilatoire, au pire démissionnaire.

Mais pour finir sa lettre, Rousseau va aller encore plus loin dans la mise à nu du Croyant :

 Toutes les subtilités de la métaphysique ne me feront pas douter un moment de l’immor-talité de l’âme et d’une providence bienfaisante. Je la sens, je la crois, je la veux, je l’espère, je la défendrai jusqu’à mon dernier soupir, et ce sera de toutes les disputes que j’aurai soutenues la seule où mon intérêt ne sera pas oublié.» (159-1075)

C’est ici en quelque sorte la profession de foi du Croyant, et cette déclaration laisse entendre, dans son  accumulation “Je la sens, je la crois, je la veux, je l’espère, je la défendrai ” combien elle relève d’une attitude ontologiquement crispée. On entend une sorte de désarroi presque suicidaire (ontologiquement) dans le passage de “je la sens ” à “je la crois”, dans ce passage d’une sorte de perception intérieure confuse mais forte à une adhésion intellectuelle aveugle et sans support, laquelle est ensuite relayée par la déci-sion presque autiste de ce qui n’est évidemment en rien la Volonté mais le tout du Désir. “Je la sens, je la crois, je la veux” — autrement dit : l’idée m’en vient par le besoin que j’en ai, je me mets à désirer qu’elle soit possible, je décide qu’elle existe et qu’elle va me secourir — sont les trois marches de l’escalier de la perdition ontologique que descend le Croyant vers le doute occulté par la décision bétonnée — laquelle cependant, justement par son caractère péremptoire — le trahit parfaitement.

Et toi, quelles sont celles de tes certitudes qui ne sont que l’envers d’un doute profond ?

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