Accueil du site » LE CROYANT (2)

LE CROYANT (2)

Le Croyant a été défini, dans sa genèse, au cours de l’article précédent.

Hitler4Cependant, rien ne permet jamais de faire mieux comprendre un concept qu’un exemple, que l’analyse d’un cas particulier. C’est ce que j’ai fait avec Adolf Hitler (http://www.atramenta.net/books/le-croyant-hitler/105) et René Girard (http://www.atramenta.net/books/rene-girard-scandale/47) — Franz Kafka étant un cas à part, celui d’un Croyant qui ne l’est qu’à son corps défendant, sous un dieu qui est son père (http://www.atramenta.net/books/le-croyant-kafka/14). Ce qui sépare Hitler et Girard est à la fois simple et ample, énorme et subtil : Hitler est un Croyant qui relève du religieux mondain, Girard en est un qui relève du religieux divin. Chez tous deux, comme chez tout Croyant, la croyance procède du Désir, mais le premier croit en un dieu qui est l’Allemagne (Deutschland über alles) tandis que le second croit en Dieu (Notre Père qui êtes aux cieux) — en quoi également le premier est en proie au Désir agressif alors que le second l’est au Désir régressif.

Ici, je vais en choisir un autre et lui consacrer quelques articles.

Celui-là s’appelle ou plutôt se faisait appeler le Marquis de la Franquerie (1901-1992).

Son vrai nom est André Lesage, « Marquis de la Franquerie » étant, selon Wikipédia, son « nom de plume ». A ce titre, ce nom pourrait être considéré comme son pseudonyme, de même que « Voltaire » est celui de Jean-Marie Arouet. Pourtant, dans le cas qui nous occupe, s’agit-il du même phénomène ?

Sur un site concernant ce Croyant, on lit :

« Le 24 août 1939, au cours d’une extase de Marie-Julie Jahenny – Notre Seigneur et la très Saint Vierge nous annoncèrent que la deuxième conflagration allait éclater, et Notre seigneur, en parlant de moi, marquis de la Franquerie, ajouta : “ Il faut que mon petit serviteur emporte chez lui tous les documents concernant Marie-Julie, afin que les allemands ne puissent pas s’en saisir.” » (http://www.marie-julie-jahenny.fr/le-marquis-de-la-franquerie.htm)

Négligeons l’observation que « Notre seigneur » parle un français bien scolaire et bien pat ; négligeons de même cette autre, plus grave pourtant, qu’il est bien difficile de voir quel intérêt les allemands, ou plutôt les nazis, auraient pu trouver aux délires d’une illuminée. Arrêtons-nous seulement sur celle-ci : le Croyant se conçoit au service de son dieu, et d’un dieu affectueux (« mon petit serviteur »). Comment comprendre cette situation, le statut ainsi revendiqué ?

solitude-seulC’est qu’en fait le Croyant en Dieu n’en est qu’un que parce qu’il n’assume pas la solitude ontologique, que parce que la conscience de n’être qu’un point minuscule dans l’immense univers l’emplit d’une angoisse insupportable – ce qui n’est certes pas méprisable (peut-être même au contraire : combien n’ont jamais, une seule seconde dans toute leur vie, cette conscience existentielle fondamentale ?) Si bien qu’il peuple ou même qu’il meuble cet infini vide et coi d’une présence ineffable qui le remplit et le neutralise : avec Dieu, quand même il serait abandonné de tous ses semblables, il n’est pas, il n’est plus jamais seul.

ange gardien

Cependant, cette présence seule, pour certains Croyants, n’est pas suffisante encore. Vaguement conscients de l’avoir sécrétée, fabriquée de toutes pièces, ils ne peuvent être totalement rassurés que si cette présence se confirme, se démontre – se prouve : d’où les fameux « signes » de la présence et de l’action divines que certains prétendent détecteur autour d’eux (René Girard en est un bel exemple, de même qu’un personnage comme Jean-Paul II – entre mille autres). Mais ces signes peuvent eux-mêmes ne pas suffire encore, surtout si Dieu – et pour cause – n’en envoie pas. Alors le Croyant se trouve en proie au Désir aussi dévorant qu’angoissé que Dieu, non seulement existe, mais qu’Il s’intéresse à lui, et même s’occupe, se soucie de lui. Pour cela, il lui faut qu’un lien nécessaire et même infrangible s’établisse entre Dieu et lui ; or ce lien ne peut jamais être aussi solide que si c’est Dieu qui a besoin de lui : d’où cette fois la « mission » que Dieu lui confie, à lui et à lui seul (c’était aussi le cas de Hitler). C’est évidemment ainsi qu’il faut comprendre la phrase qu’on lit aussitôt après sur le même site : « Monsieur de la Franquerie a toujours conservé soigneusement les documents que le Ciel lui avait confiés. » Que ces documents consignent des faits qui n’ont aucune valeur et qu’ils ne prouvent rien n’a aucune importance : ne vaut que la fidélité du Croyant à Dieu ou que son exactitude à remplir la mission à lui confiée par l’instance divine puisque c’est ainsi qu’il se rassure.

Il faut évidemment observer qu’en l’occurrence, le Désir régressif glisse insensiblement mais irrésistiblement vers le Désir agressif. Si le phénomène n’est pas flagrant chez le Marquis, il s’impose avec Hitler : celui-ci, en proie à une Phobie régressive (peur du vide) des plus sévères, cède au Désir régressif de se donner l’instance rassurante d’un dieu ; ce Désir aboutit à la mission de faire triompher sur le monde une Allemagne entièrement identifiée à l’aryanité, c’est-à-dire à un Désir agressif des plus caractérisés et, en l’espèce, des plus virulents.

Chez le Marquis, le même phénomène est pourtant détectable, et justement dans le « nom de plume » qu’il s’est choisi. En effet, dans son ouvrage La Mission divine de la France, il écrit :

« De toute éternité, dans sa prescience des événements, [Dieu] avait jeté son dévolu sur notre pays et choisi notre peuple pour succéder au peuple Juif et remplir, pendant l’ère chrétienne, la mission divine qui avait été assignée à ce dernier dans l’Ancien Testament. » (p. 1)

Négligeons ici le Privilège ainsi sous-entendu pour observer un autre point : sur quelque mode que ce soit, ou quelle que soit la nature de la Hiérarchie, pour le Marquis, la France est destinée à occuper une première place et même un sommet. La France est destinée par Dieu à une domination spirituelle : elle doit être un Dominant en esprit. De cette mission, le Marquis se pose comme le témoin, voire le garant. Dès lors s’impose à lui son nom dans une totale évidence : « de la Franquerie ». Le Marquis se désire fils de Clovis, le Franc des Francs.

clovis

Pour se rassurer, André Lesage désire Dieu ; pour avoir une preuve de Dieu, il désire que Dieu lui confie une mission ; pour que cette preuve soit plus solide encore, il désire que cette mission soit celle de son pays, la France (là encore, le même phénomène s’observe chez Hitler) ; étant dans la logique de la supériorité ou de la domination, donc de la violence, il se fait lui-même Marquis de la Franquerie. Très clairement son nom n’est pas un simple pseudonyme : c’est un cache-violence, proprement un Mythe.

Et toi, es-tu en mesure de détecter les tiens ?

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *