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LE CROYANT (1)

En ces temps d’attentats rien peut-être n’est plus urgent que de comprendre, comprendre ce qui rend l’atroce possible, comprendre comment l’atroce s’enclenche et s’engendre, de quoi l’atroce est le sens et la  conséquence. En l’occurrence, il faut comprendre ce qu’est un « croyant ».

mahomet-bombe-turban-grandBalayons tout de suite l’objection : « les auteurs des attentats ne sont pas de vrais croyants ». Quand même celui qui fait exploser sa bombe ou lance son camion dans la foule ne croirait pas en Dieu, il croit que tuer est préférable à respecter la vie sinon à l’aimer, il croit que son geste vaut plus que la vie des autres, il croit que sa logique meurtrière l’emporte sur tout le reste. C’est à dire que, croyant en la validité de l’atroce, il en fait une force qui prévaut sur toute autre, à laquelle il faut tout sacrifier, même des vies : il n’est pas difficile de reconnaître, dans cette force à la fois impitoyable et suprême, une divinité, un dieu – en dernier ressort Dieu. Que le dieu du terroriste ne recouvre pas exactement Dieu tel que le présentent les religions, il en est de quelque façon le rival et à ce titre, il ne vaut ni moins ni mieux. camion-685

Dès lors, même si le terroriste ne croit pas en Dieu, croyant en son dieu, il est, authentiquement, un Croyant.  

L’AO fait apparaître que Dieu est en fait, toujours, le Désir hypostasié. La seule différence entre le dieu du Croyant de religion et le dieu du terroriste est que le premier est le Désir régressif alors que le second est le Désir agressif. 

Qu’est-ce à dire ?

Chacun de nous, tout humain, cherche à être, aspire à l’Être. Contrairement à l’animal qui ne cherche qu’à vivre et ne recherche que le bien-être, l’humain, outre l’obéissance à cette même pulsion, cherche un sens à sa vie et s’évertue en direction de l’Être – c’est là la définition même de l’humanité. Si vivre est une lutte, être est une quête : cette quête, l’Être, c’est l’humain, c’est l’humanité même. 

Mais précisément, si la vie déjà est dure, l’Être est une aventure, une aventure infinie, interminable et, sans doute, pour qui en a haute conscience et y déploie la plus pure exigence, terrible. Cette aventure, l’AO l’appelle le Processus. Pour reprendre chaque matin le Processus là où il a été laissé la veille, pour se remettre chaque matin en marche sur la route qui a déjà été parcourue, pour s’obstiner ainsi toujours plus loin sur le chemin de soi-même, et ainsi tous les jours, et jusqu’au bout de la vie, il faut, au premier chef, cette vertu à la fois simple et rude, banale et vitale qu’est la Volonté.

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Or, la Volonté, cette force, se trouve toujours menacée par deux forces contraires ; un double piège s’ouvre en permanence sous les pas de celui qu’anime la Volonté.

Le Processus suppose la solitude. Chacun de nous est seul pour marcher, seul sur sa route, seul aux prises avec l’adversité et trop souvent la perversité, seul pour être plus fort que soi-même, seul pour se dépasser si même il peut n’être jamais question de se surpasser. Même si les humains sont solidaires et qu’ils ont des amours et des amis, des épaules et des appuis, chacun est seul dans sa propre entreprise d’être, seul avec cette aventure qui n’a au fond qu’un terme – seul pour vivre et surtout pour mourir. Dès lors, la Tentation est grande, irrésistible sans doute, de céder à la Phobie progressive, de se laisser vivre ou aller, de renoncer ou de capituler. C’est ici qu’une solution se propose : le Désir, et le Désir sous deux formes, étant bien entendu que les deux ne sont pas exclusives l’une de l’autre.

Le Désir est l’ersatz de la Volonté

ParalytiqueLa première solution consiste à neutraliser la dimension essentielle du Processus, sans laquelle il n’est plus le Processus, il n’est plus de Processus : la solitude. Pour n’être pas seul, toujours tout seul et seul en tout, il suffit d’accrocher au sommet de son monde, au-dessus de sa route, au-delà de ses efforts et de ses doutes, une figure tutélaire, attentive, rassurante, pleine d’aides et de rescousses, de tisanes et de suppositoires, une figure maternelle et pharmaceutique, une figure enveloppante et orthopédique – ce Dieu-là (héritier du Colosse primitif), c’est le Désir régressif divinisé. Quelle béquille ! Quelle civière ! Un dieu infirmière pour incurables infirmes !

Massue_IconLa seconde solution consiste à tourner l’effort qui constitue toute la dynamique du Processus : celui d’être toujours plus fort que soi-même. Quant à l’expédient ici possible, il est évident : être plus fort que les autres. Au lieu de se confronter chaque jour à ses déficiences, à ses manquements, à ses fatigues, s’ingénier à dépasser ou, idéalement, à écraser les autres, en avoir, en pouvoir ou en gloire ; au lieu d’être démuni devant soi-même, être nanti parmi les autres ; au lieu d’être inapte devant ses propres exigences, imposer à tous son humeur et son caprice ; au lieu d’être un obscur petit sous son propre regard, être un grand tout de prestige et de lumière au-dessus des foules grises. Le plus riche, le plus fort, le plus beau – ce Dieu-là, c’est le Désir agressif divinisé. Quelle massue ! Quel couteau ! Un dieu convoiteux pour incurables rapaces.  

Dieu, régressif ou agressif, c’est toujours le Désir. 

La solution régressive donne, avant tout, le Croyant de religion.

La solution agressive donne, entre autres, le Croyant terroriste. 

L’un peut tout à fait ignorer l’autre ; l’un peut parfaitement désavouer l’autre. Mais de l’un à l’autre, la distance peut s’abolir au point que l’un est l’envers exact de l’autre – le Croyant.

L’Athée est celui qui sait que l’Être est au prix de la Volonté et que le Désir en est l’impasse ; le Croyant est celui qui ignore ou renie la Volonté et croit que son Désir est tout puissant. C’est dire que l’Athée est tout entier conscience et lucidité tandis que le Croyant est refus et obscurantisme. L’Athée consent à tout pour l’Être – l’amour – tandis que le Croyant est prêt à tout contre l’Être – la violence. L’Athée se consacre à l’Etre jusqu’à y laisser sa vie ; le Croyant sacrifie tout à son Désir, y compris la vie des autres. 

Le Croyant, et lui seul, est dangereux. 

Et toi, où te situes-tu ?

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