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ROUSSEAU (9) : L’ASCETE ET L’INTOLERANT

Se donner un dieu est un confort : c’est là céder à la Tentation. Mais ce renoncement a un coût : les rapports avec ce Dominant qu’est Dieu ne peuvent cesser d’être difficiles, voire invivables. Le Croyant troque son angoisse ontologique contre les affres du Dominé : pour échapper au vertige, il se donne au Scandale. Forcément, cette situation ne peut qu’aboutir à une profonde confusion, laquelle peut aller jusqu’à la schizophrénie. Le Croyant, puisqu’il renonce à sa Souveraineté pour s’incarcérer dans le Système, est déchiré entre sa Différence individuelle et la Distance au sommet de laquelle il perche son dieu. Selon l’expression évangélique, il est divisé contre lui-même. C’est ce déchirement qu’on peut mettre en évidence dans les propos de Rousseau.

Le bon Jean-Jacques s’interroge sur le Croyant et le non-Croyant, sur le fanatique et sur le juste, et il essaie de définir sa position propre :

« J’ignore si cet Être juste ne punira point un jour toute tyrannie exercée en son nom ; je suis bien sûr au moins qu’il ne la partagera pas, et ne refusera le bonheur éternel à nul incrédule vertueux et de bonne foi. Puis-je sans offenser sa bonté et même sa justice douter qu’un cœur droit ne rachète une erreur involontaire, et que des mœurs irréprochables ne vaillent bien mille cultes bizarres prescrits par les hommes et rejetés par la raison ? Je dirai plus ; si je pouvais à mon choix acheter les œuvres aux dépens de ma foi, et compenser à force de vertu mon incrédulité supposée, je ne balancerais pas un instant ; et j’aimerais mieux pouvoir dire à Dieu : “J’ai fait sans songer à toi le bien qui t’est agréable, et mon cœur suivait ta volonté sans la connaître” que de lui dire, comme il faudra que je fasse un jour : “Je t’aimais, et je n’ai cessé de t’offenser ; je t’ai connu et n’ai rien fait pour te plaire.”» (LETTRE SUR LA PROVIDENCE, Pléiade p. 1072,1073)

Ce serait un grand chapitre que la “tyrannie exercée [au] nom ” de Dieu, problème qui rejoint celui de l’intolérance. Mais on va s’intéresser ici à l’opposition entre l’Injonction, ou les cultes injonctifs, la réalité du Système évoquée par l’expression “mille cultes bizarres prescrits par les hommes ”, et la conscience, la responsabilité, la Volonté de s’en tenir à la Loi, la vérité ontologique que Rousseau évoque ici par les expressions “vertueux et de bonne foi, un cœur droit, des mœurs irréprochables, le bien ”. Rousseau, bien sûr, se détermine pour les secondes, et, alors même qu’il ne peut échapper à la perspective du Croyant, il tranche, dans l’éternel débat sur les œuvres et la foi, en faveur des premières. En clair : « J’aimerais mieux être un Athée homme de bien qu’un Croyant plein de fautes.»

On n’attendait rien d’autre de lui. Cependant, dans le cœur même de cette belle affirmation, un autre problème ne laisse pas de surgir, dont Rousseau à coup sûr ne se doute pas.

VOLONTE DE L’HOMME ET DESIR DE DIEU

Ce problème est contenu tout entier dans les deux expressions “mon cœur suivait ta volonté ” et “je n’ai rien fait pour te plaire ”. En fait, c’est de nouveau l’Ascétisme du Croyant qui s’exprime ici : Dieu est le bien, sa volonté est le bien, tandis que l’homme ne fait que le mal, et si ce n’est sa volonté, c’est du moins son penchant qui le porte au mal ; de même que Dieu se trouve nanti de tout l’Etre et l’homme de tout le néant, Dieu contient tout le bien et l’homme recèle tout le mal. Rousseau ajoute ici cette touche supplé-mentaire d’Ascétisme dans le regret qu’il exprime de devoir confesser un jour avoir offensé Dieu et lui avoir déplu, laissant en-tendre que, de la part de cet humain qu’il est, le mal est inéluctable. L’Ascétisme est déjà ici de l’auto-flagellation dans une déclaration ostentatoire : « Je fais le mal, je ne suis pas capable d’autre chose !» — C’est là tout le complexe de l’homme scandalisé, qui se trouve contraint de nier jusqu’à la meilleure part de lui-même.

Cependant, il y a plus grave. Cette “volonté ” de Dieu, ce n’est, et rien d’autre, qu’un arbitraire, de sorte que le bien se trouve ravalé au rang d’Injonction. L’Ascétique, quand il fait le bien, ne le fait pas parce que c’est le bien, mais parce que c’est la volonté de Dieu, mais parce qu’il souhaite ne pas l’ “offenser ”. L’attitude ascétique mène à cette situation fort dangereuse que c’est le Désir du Dominant qui prévaut sur tout. Tandis que l’Athée fait le bien parce que, dans sa conscience d’Adulte, il connaît que c’est ce qui va dans le sens de l’Etre et qu’il décide par là même de le constituer en principe de sa Volonté, l’Ascétique n’est attentif qu’à “plaire ”, c’est-à-dire à complaire au Dominant, à le séduire, à le flatter, à épouser son Désir. L’Athée est dans la rectitude, l’Ascé-tique dans la prostitution. L’Athée épure tout ce qu’il pourrait avoir de mauvais ; l’Ascétique adultère tout ce qu’il pourrait avoir de bon. L’Adulte ne s’emploiera jamais à rien d’autre qu’au bien ; le Croyant pourrait se donner au mal si le Dominant/Dieu le trouvait bon. L’Athée est toujours le Samaritain ; l’Ascétique est à chaque instant l’Inquisiteur.

LE CROYANT ET LA VIOLENCE

« Il y a, je l’avoue, une sorte de profession de foi que les lois peuvent imposer ; mais hors les principes de la morale et du droit naturel, elle doit être purement négative, parce qu’il peut exister des religions qui attaquent les fondements de la société et qu’il faut commencer par exterminer ces religions pour assurer la paix de l’État. De ces dogmes à proscrire, l’intolérance est sans difficulté le plus odieux, mais il faut la prendre à sa source, car les fanatiques les plus sanguinaires changent de langage selon la fortune et ne prêchent que patience et douceur quand ils ne sont pas les plus forts. Ainsi j’appelle intolérant par principe tout homme qui s’imagine qu’on ne peut être homme de bien sans croire tout ce qu’il croit, et damne impitoyablement ceux qui ne pensent pas comme lui. En effet, les fidèles sont rarement d’humeur à laisser les réprouvés en paix dans ce monde, et un saint qui croit vivre avec des damnés anticipe volontiers sur le métier du Diable. Quant aux incrédules intolérants qui voudraient forcer le peuple à ne rien croire, je ne les bannirais pas moins sévérement que ceux qui le veulent forcer à croire tout ce qu’il leur plaît. Car on voit au zele de leurs décisions, à l’amertume de leurs satires, qu’il ne leur manque que d’être les maîtres pour persécuter tout aussi cruellement les croyants qu’ils sont eux-mêmes persécutés par les fanatiques. Où est l’homme paisible et doux qui trouve bon qu’on ne pense pas comme lui ? Cet homme ne se trouvera sûrement jamais parmi les dévots et il est encore à trouver chez les philosophes.» (idem, p. 1073)

Rousseau prêche pour la tolérance, et, à cet égard, il renvoie dos à dos tous les intégristes : aussi bien les “fidèles ” que les “incrédules ”, c’est-à-dire tous les “fanatiques ”, tous ceux qui décident d’imposer leur conviction à Autrui, autrement dit qui érigent leur Etre en Pouvoir, ou qui l’anéantissent en en faisant un principe de violence. Rousseau montre ici que l’intolérance est une violence dans la double mesure où elle consiste pour un individu, d’une part à mettre Autrui sous la Verticale de sa conviction, à le scandaliser avec son dogme, et d’autre part à le forcer de renoncer à sa Différence et de s’incarcérer dans son Même. Par ailleurs, Rousseau met en évidence ici que le Comparse intolérant varie au gré des circonstances, “selon la fortune ”, au vrai en fonction de l’extrémité qui lui est dévolue dans la Verticale de Pouvoir : s’il est en bas, s’il “n’est pas le plus fort ”, il prêche “patience et douceur ” ; s’il est en haut, s’il est “le maître ”, il “persécute ” et devient “sanguinaire ”.

Rousseau permet ici de comprendre que celui qu’il appelle “l’incrédule ” n’est pas celui que l’AO appelle l’Athée ou l’Adulte. En effet, l’ “incrédule ” qui “s’imagine qu’on ne peut être homme de bien sans croire tout ce qu’il croit, et damne impitoyablement ceux qui ne pensent pas comme lui ”, celui-là est le symétrique, ou le négatif du Croyant — celui-là est lui-même un Croyant. Le Croyant est en effet celui qui fait de son dogme une Verticale écrasante à laquelle il se soumet, dont il fait un dieu ; le Croyant est par définition celui qui institue le Système, s’imposant le statut ontologique de Comparse : et c’est du Croyant seul, et c’est du Comparse exclusivement, que procède ce Désir, à forte teneur en Dépit, de faire entrer tout le monde dans son Système, de soumettre tout un chacun à son dieu, que ce dieu soit Dieu ou non-Dieu. Rousseau fait valoir que c’est là, chez les Croyants, un mouvement inévitable, voire irrépressible : “les fidèles sont rarement d’humeur à laisser les réprouvés en paix dans ce monde ”, et si le “métier du diable ” consiste à “rompre tous les liens qui unissent les hommes ” (selon Formey, que cite Rousseau dans son manuscrit), les Croyants “attaquent les fondements de la société ” et compromettent “la paix de l’État ”.

Mais Rousseau voit-il que, lorsqu’il dit à Dieu “ je t’ai connu et n’ai rien fait pour te plaire ”, il est lui-même cet Ascétique qui peut à tout instant verser dans l’intolérance ? Il est bien certain qu’il ne s’en doute pas ; certainement même est-il persuadé d’être tout le contraire, d’être, lui-même et vraisemblablement le seul, cet “homme paisible et doux qui trouve bon qu’on ne pense pas comme lui ” — qui le trouve bon ou au moins qui n’y trouve rien de mal. On est là au cœur de l’illusion du religieux, au cœur même de l’erreur du Croyant. Un homme d’aussi bonne volonté que Rousseau, un homme qui se veut doux et plein de vertu, parce qu’il est un Croyant et donne dans l’Ascétisme inhérent à ce statut ontologique, est toujours en puissance un persécuteur. Sans doute Jean-Jacques jamais n’eût abdiqué sa conscience, et jamais n’en fût venu à faire violence, à faire souffrir, à faire le mal. Mais il convient de ne pas ignorer que c’est seulement parce que la Loi parle en lui plus fort que le Mythe, ou plutôt persiste à œuvrer en silence dans son cœur sous le ronronnement toujours quelque peu angoissé du Mythe. Aussi fort qu’il ait peur de la solitude ontologique et ardemment qu’il désire “plaire ” au Dominant/Dieu qui le rassure, son respect pour Autrui n’eût sans doute jamais été pris en défaut. Mais on ne saurait toutefois jamais oublier que Rousseau a été lui-même un persécuté, et que, fantasmatiquement, il en a “rajouté” dans cette persécution. On voit alors très bien d’où peut venir la fameuse paranoïa de Jean-Jacques. S’il n’a pas pu échapper à la violence qu’implique inéluctablement le Mythe, la foi, au moins a-t-il fait en sorte que cette violence ne touche que lui. Efforts pathétiques du Croyant Rousseau pour limiter les dégâts du Mythisme.

Le Croyant, parce qu’il établit au dessus de lui la Distance écrasante d’un dieu, s’offre comme victime à la violence. A cette violence, il a besoin, comme tout le monde, de répondre. S’il ne peut, ou ne veut comme Rousseau, l’exprimer sur Autrui, il ne peut que la débonder sur soi-même.

Et toi, que fais-tu de ta violence ?

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