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BILLET 2 : Faire jeûne

Il y a quelques jours, quelqu’un qui m’est (très) cher, me confiait son intention de jeuner, pendant certaine période, pour, je cite, « se décrasser » ; étaient même évoqués quelque quarante jours… Le soir même, le journal télévisé diffusait un reportage sur le sujet, montrant ces hôtels de luxe qui vendent du jeûne à prix d’or, et la chaîne Arte y allait même d’une émission d’une heure étudiant les divers aspects de la pratique.

Personnellement, je n’avais pas d’avis sur la question, mais comme je prends un plaisir fou à manger même peu, même simple, et que je déteste la crampe d’estomac du repas qui tarde, je me suis seulement dit que j’aurais bien du mal à m’imposer la discipline du jeûne, ne fût-ce qu’une journée.

Et puis j’ai réfléchi.

Je suis parti d’une première réaction : il m’a semblé que cette pratique du jeûne relevait de l’Ascétisme. Or, tout ce qui est Ascétisme, d’emblée, m’est suspect (voir l’article Ascèse et Ascétisme). Certes, se gaver, se goinfrer, se bourrer, bouffer, bâfrer, boustifailler, et s’en fourrer, fourrer, fourrer jusque-là, voilà qui est bien de notre monde, de ce qu’il a de pire, et on ne peut que déplorer tous ces organismes saturés de sales graisses et pollués de sales sucres, toutes ces silhouettes obèses et ces profils bouffis. Mais se priver de manger ? Connaît-on dans la nature créature qui, en matière d’alimentation, obéisse à cette règle du tout ou rien, du trop ou du moins ? Non.

                      

Dans le cadre de la Loi, tout être vivant mange selon ses besoins. C’est peut-être tout simplement sur ce mot, sur cette notion, que tout peut se comprendre et la solution s’imposer.

Alors, me sont deux apparues, une fois de plus, les deux figures antithétiques : l’Ascète et l’Ascétique, à savoir les deux individus qui pratiquent respectivement l’Ascèse et l’Ascétisme — Epicure et (Saint) Antoine. Deux maigreurs contraires. D’un côté l’homme qui pratique le plaisir bien compris, de l’autre celui qui se refuse tout plaisir ; d’un côté celui qui harmonise ses besoins et ses plaisirs, de l’autre celui qui tyrannise ses besoins pour persécuter ses plaisirs ; d’un côté l’homme de la Loi et de l’autre l’homme du Mythe ; d’un côté l’homme qui écoute son corps et obéit aux impératifs de sa nature, et de l’autre l’homme qui se soumet à Dieu et brise son corps sous ses Injonctions — bref, d’un côté l’homme vertueux et de l’autre l’homme religieux.

Et il m’a bien semblé alors que s’imposer le jeûne, c’est en revenir à une pratique religieuse et spéci-fiquement chrétienne (d’ailleurs, quarante jours, c’est le laps imparti au Carême…) et, puisqu’elle relève de la mortification, de l’expiation, c’est, finalement, un jeu douteux avec le Désir, le jeûne n’étant que l’envers, donc le jumeau, du plaisir gras de manger ou du plaisir de manger gras. Il me semble bien que c’est le besoin d’être qui se trouve dévoyé en Tentation de (trop ou mal) jouir.

Et pourquoi pas toujours ne manger que bien, et sain ? Pourquoi pas, plutôt que la privation, la mesure ? Pourquoi pas, plutôt que l’amputation, l’équilibre ? Etre, ou jouir clair, ou jouir net, ou jouir juste.

Epicure ou Antoine ? Personnellement, je choisis le Grec contre le Chrétien, le svelte contre l’étique.

Et toi ?

Joël Bienfait. 16.04.2012

 

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