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2 exemples d’analyse

Deux exemples de l’éclairage que l’AO peut apporter. Cette fois, je vais procéder dans l’ordre chronologique : l’anthropologie d’abord, l’ontologie ensuite.

1. ANTHROPOLOGIE.

Prenons par exemple l’histoire, ou la légende, d’ACTEON.

Selon le mythographe Salomon Reinach, un dictionnaire de fables rapporte :

 Actéon, chasseur thébain, surprit Diane au bain, fut changé en cerf et déchiré par ses chiens.»

Le grand mythographe anglais Robert Graves présente ainsi l’épisode :

 Artémis exigeait de ses compagne une parfaite chasteté pareille à celle qu’elle pratiquait elle-même. […] Un jour, Actéon, fils d’Aristée, qui se tenait adossé contre un rocher près d’Orchomène, aperçut par hasard Artémis en train de se baigner dans un torrent tout proche ; il ne s’éloigna pas et la regarda. De crainte qu’il ne se vantât par la suite auprès de ses compagnons qu’elle s’était montrée nue en sa présence, elle le changea en cerf et le fit mettre en pièces par sa meute de cinquante chiens.

Le mythographe français Pierre Grimal rapporte ainsi le drame :

Actéon fut élevé par le centaure Chiron ; celui-ci lui apprit l’art de la chasse. Un jour, Actéon fut dévoré, sur le Cithéron, par ses propres chiens. Et l’on raconte diverses versions de cette mort. Les uns disent qu’il fut ainsi puni par Zeus pour avoir essayé de lui ravir l’amour de Sémélé. Mais la plupart des auteurs attribuent ce châtiment à la colère de la déesse Artémis, mécontente d’avoir été aperçue par Actéon alors qu’elle se baignait dans une source et qu’elle était nue. La déesse l’avait transformé en cerf et, rendant furieux les cinquante chiens qui composaient sa meute,  elle les excita contre lui. Les chiens le dévorèrent sans le reconnaître, puis ils le cherchèrent en vain dans toute la forêt, qu’ils remplirent de leurs gémissements. Leur quête les mena jusque dans la caverne où habitait le centaure Chiron, et celui-ci, pour les consoler, façonna une statue à l’image d’Actéon. »

Mythe et hic

Un Mythe, c’est toujours une histoire, une trame dramatique, un scénario qui, à première vue, semble présenter tous les caractères de la cohérence. Ici, une divinité est irritée contre un mortel ; elle le punit. Les deux temps s’articulent de façon satisfaisante : une cause ; un effet. Satisfaisant ? A première vue, à première vue seulement. En fait, un Mythe, c’est aussi et surtout une histoire dans laquelle, toujours, un détail, ou deux, ou plus, “clochent”. Quand on y regarde mieux, on le sent : quelque chose “ne va pas” — ici, et là, un hic.

Ici, même si le Mythe ne se déploie pas dans le registre du réalisme, deux détails font “tiquer” : la disproportion criarde entre la soi-disant faute d’Actéon et l’horreur du châtiment ; à la fin de l’histoire, la réaction des chiens.

Comment les expliquer, et restituer un sens cohérent à l’ensemble ?

C’est ici que l’AO propose sa clé explicative : le lynchage du Dominant.

Il n’est pas possible — ou il serait trop long — de faire état de tout ce que l’érudition des mythographes sont à même de nous apporter pour corroborer notre interprétation, mais je tiens ce matériau à la disposition de ceux que cela intéresse. Ici, je vais me contenter de réunir les éléments qui permettent l’analyse.

Quelle que soit la version retenue, on trouve bien dans le récit les trois temps de l’événement anthropologique :

1. Mise à mort d’un individu, ici Actéon, par un groupe, en l’occurrence les chiens.

2. Mise en pièces de cet individu par le groupe.

3. Dévoration du corps de cette victime par les membres du groupe.

La version plus complète proposée par Pierre Grimal permet même de restituer la phase qui suit ces trois temps, à savoir, avec cette statue d’Actéon façonnée par le centaure Chiron et proposée en consolation aux chiens dans le désarroi, la divinisation de la victime.

Cependant, même si on trouve bien tout ce qui, dans le déroulement, constitue l’événement anthropologique, on est apparemment loin du compte en ce qui concerne les différents acteurs du drame : le jeune Actéon, la victime, n’a rien à voir avec le Colosse ; les chiens ont encore moins de rapport avec le groupe des lyncheurs. Mais justement, ces deux points se révèlent être également des détails qui clochent. En effet, si la victime est ce jeune homme, chasseur invétéré, on ne comprend pas qu’il suscite une Haine aboutissant à sa mise à mort ; si les meurtriers sont des chiens, on ne comprend pas davantage qu’ils se désolent de la mort de leur maître et qu’ils se consolent devant sa statue.

Là encore, l’AO ne peut que voir à l’œuvre le travail de Mythisation qui consiste à déguiser, à édulcorer, à exagérer, à déformer, à inverser — sans que jamais toutefois disparaissent les éléments du drame, à savoir le lynchage du Dominant et ce qui le suit.

La Haine meurtrière

Comme on l’a décrit, pour que l’événement anthropologique se déclenche, il faut que  soient réunies les conditions qui permettent l’explosion, à savoir le déchaînement des passions comparses. Que trouvons-nous, à ce sujet, dans les différentes versions réunies ici ?

Artémis est irritée contre Actéon ; Zeus est irrité contre Actéon. La première conçoit son irritation parce que le jeune chasseur l’aurait vue nue, le second parce que le garçon lui aurait disputé les faveurs d’une jeune femme. Ce qui est lisible, dans les deux cas, c’est que l’ “irritation”, puisque débouchant dans les deux cas sur la mort du jeune homme, est de toute évidence l’euphémisme de cette passion comparse meurtrière qui préside à la crise dans le Système, à savoir la Haine.

Quel est le motif de cette Haine ?

Il est évident qu’il convient d’écarter l’explication faisant état de l’irritation de la déesse parce que le chasseur l’aurait aperçue nue : cette explication est à la fois trop simple et trop faible. Cependant, il convient d’entendre le détail de la version du Mythe disant qu’ “Artémis exigeait de ses compagnes une chasteté pareille à la sienne”. Cette règle rigide de moralisme sexuel, fortement marquée de Dépit («Je m’interdis de jouir : il n’est pas question que je vous le permette») a tout de l’Injonction. En effet, si on voit la jouissance sexuelle comme une perte de contrôle de soi par l’individu, il est facile d’assimiler l’orgasme à la perte de conscience et de ce contrôle de soi qui prévaut lors du lynchage. Dès lors, l’Injonction, selon sa vocation, emprisonne le comportement du Dominé, le limite, l’entrave, le jugule, lui impose un corset idéologique, ou une camisole puritaine, un carcan destiné à prévenir le déchaînement dionysiaque.

Or, on sait que la lourdeur de l’Injonction est un des motifs de Haine qui amènera l’explosion dionysiaque. Ce n’est pas le seul. Ce sont les deux autres explications du châtiment d’Actéon qui vont permettre de cerner au plus près les causes de cette Haine.

D’une part, Actéon se serait vanté d’être plus habile chasseur qu’Artémis ; d’autre part, il aurait essayé de séduire Sémélé, aimée de Zeus. Ici, ce qui transparaît dans les deux cas, c’est le sème de la rivalité. Nul doute : avec la rivalité, comme avec l’Injonction, on se trouve en présence d’une réalité inhérente au Système, et d’une réalité qui se confond avec la Haine elle-même.

Actéon, quand il se vante d’être plus habile que la déesse à la chasse, se pose clairement face à elle en position de Rival. En l’occurrence, c’était impudent et imprudent, parce qu’Artémis-Diane était réputée être LA chasseresse, la reine en la matière — à savoir y détenir la Verticale absolue. Clairement, en se vantant, Actéon défie son Pouvoir. Il convient même d’aller plus loin. Il est évident que la déesse interdit à tout humain de faire aussi bien qu’elle en matière de chasse, et plus encore qu’aucun mortel ne l’y surpasse. Si Actéon est le Rival, Artémis est très clairement le Scandale, à savoir la figure du Dominant qui confisque l’Etre, interdisant qu’aucun Dominé la rejoigne sur le sommet de sa Verticale ou en érige quelque autre qui la dépasse.

On peut proposer exactement la même analyse de l’explication faisant état de la jalousie ombrageuse de Zeus. Il est évident que le roi des dieux n’a rien à craindre d’un mortel en matière amoureuse, fût-il un jeune et beau chasseur : apte à se métamorphoser en cygne ou en pluie d’or pour séduire et posséder ses proies, il ne peut que se rire du premier gandin ou jeune blondin venu. En revanche, qu’un mortel, c’est-à-dire un Dominé, ose lui disputer, à lui, le Dominant superbe, une de ses proies, et c’est un individu qui surgit à sa hauteur, sur le sommet de sa Verticale, et qui défie son Pouvoir : celui-là se pose face à lui en Rival. Et quand le dieu anéantit ce Rival, il se pose bien quant à lui en position scandale.

Si bien qu’examiné dans l’AO, le récit apparaît comme un Mythe qui déguise, sous les espèces de l’habileté à la chasse ou d’une jeune femme séduisante, le seul objet du Désir : le Pouvoir. A ce titre, les deux explications n’en sont qu’une. Mais on voit que l’une mythise davantage que l’autre.

Il n’est en effet pas difficile de reconnaître, sous la figure de Zeus, la première instance scandale, à savoir le Colosse ; il est en revanche moins aisé de la discerner sous celle d’Artémis. Mais quand on sait que certaines versions allèguent le fait qu’Actéon avait irrité la déesse en tuant une biche qui lui était consacrée, et quand on constate que l’animal en question était doué d’une taille gigantesque et doté d’une ramure immense, on s’avise que cette biche est en fait un cerf, c’est-à-dire le mâle dominant de la harde. Dès lors, il apparaît dans l’AO que le Mythe dissimule le Colosse d’abord le derrière le cerf, puis, ce déguisement risquant d’être encore trop transparent, il déguise ce cerf en biche, pour enfin assimiler cet animal à une figure divine, en l’occurrence Artémis.

Zeus ou Artémis : c’est la figure primitive du Colosse qui se profile derrière ces deux revêtements mythiques. Dans les deux cas, qu’il se pose en Rival amoureux ou en Rival sportif, Actéon amorce l’acte régicide à l’égard du Dominant et, de toute évidence, s’il manifeste le désir de séduire Sémélé ou d’être le champion cynégétique, il est animé par le Désir de s’approprier le Pouvoir de ce Dominant. Cette fois, la Haine meurtrière des deux divinités à son égard s’explique parfaitement, et le châtiment apparaît à la hauteur de la faute.

Cependant, dans le récit, dans le Mythe, c’est Actéon qui est puni, qui subit le lynchage, non les dieux.

Le travail de Mythification

Ici, il apparaît dans l’AO que le Mythe, s’il a procédé par euphémisme en faisant du Colosse le dieu Zeus, ou par déguisements successifs en en faisant la déesse Artémis, procède par déplacement et euphémisation. En effet, tout se passe comme s’il n’ “osait” pas faire du dieu la victime du lynchage, et montrer les lyncheurs sous leur vrai visage, à savoir humain. Le Mythe va alors, d’une part transférer le lynchage d’une figure sur une autre, et d’autre part “descendre” en quelque sorte d’un cran : au lieu d’un dieu lynché par les humains, ce sera un humain lynché par des animaux.

Mais comment voir, dans la figure du jeune Actéon, l’antique et tonitruant Colosse ? Quel rapport entre les deux figures? Il apparaît dans le cadre de l’AO à la fois obscurci et simple. Le Colosse est vieux, Actéon est jeune ; le Colosse est laid, Actéon est beau ; le Colosse est lourd, Actéon est leste. Bref, Actéon est l’exact contraire du Colosse. Ici, comme c’est souvent le cas, le Mythe procède par inversion totale des termes.

Cette inversion se retrouve dans les rapports entre le chasseur et ses chiens. Ce rapport est censé être, sinon d’affection, du moins de confiance, voire de complicité. Tel quel, il semble bien être, de même, une inversion mythique du rapport de Haine qui prévaut entre le Dominant et les Dominés. Du reste, cette Haine transparaît dans un détail : celui des chiens qui recherchent leur maître partout dans la forêt, après le drame. Là, on se dit qu’ils en font trop — encore un détail qui cloche. Cet amour trop beau pour être vrai a toutes les chances d’être le déguisement inversé de la Haine inexpiable des Dominés à l’égard de leur Dominant.

A partir de là, tous les détails du Mythe sont facilement lisibles.

Les chiens donc sont le déguisement mythique des lyncheurs. Mais le choix de ces animaux, qui se rencontre dans bien d’autres corpus mythologiques (voir mon ouvrage Le Héros et le Comparse, consacré aux mythologiques nordiques), ce choix s’explique fort bien. En effet, ces animaux, bien souvent braves et inoffensifs pris individuellement, deviennent des tueurs redoutables lorsqu’ils sont en groupe : les zoologistes appellent cela l’effet de meute, faisant allusion à la dynamique surenchère du mimétisme qui prévaut à l’intérieur des foules.

Par ailleurs, lorsque le Mythe affirme que les chiens sont rendus furieux par la déesse, il cherche à exonérer les lyncheurs de leur responsabilité en attribuant toute la faute à l’instance divine ; de même, quand le récit dit que les chiens tuent et dévorent leur maître sans le reconnaître, il montre des lyncheurs qui ne savent pas ce qu’ils font, c’est-à-dire, clairement, qui ont sombré dans la transe, dans cette perte totale de la conscience qui préside au lynchage, au diasparagmos et à l’omophagia et qui, seule, peut les rendre possibles : c’est de même un effort pour affaiblir la responsabilité des lyncheurs.

Enfin, la douleur des chiens après le drame fait allusion à l’état de désarroi où se retrouvent les lyncheurs quand ils sortent de la transe et qu’ils s’avisent que, non seulement ils ont perdu celui qui était leur soutien, mais qu’en plus ils sont responsables — au vrai coupables — de sa mort, pire ! coupables de lui avoir infligé la pire mort qui soit. Leur douleur est alors utilisée comme écran pour dissimuler leur culpabilité. Comme on l’a montré, la divinisation de la victime, c’est-à-dire l’institutionnalisation du religieux, est le seul recours possible pour se sortir de cette situation ontologiquement intenable.

Conclusion

Rappelons ici que la position de l’AO est claire. Le Croyant est celui qui dit : « Le lynchage du Dominant ou du dieu n’a jamais eu lieu », proposition qui dissimule en fait une protestation : « Je n’ai pas, moi, je n’aurais jamais participé à cette horreur !» L’Athée, ou le Savant, est celui dit : « Le lynchage a eu lieu et, comme tout le monde, j’y ai prêté la main et la dent » à savoir : « Moi aussi, j’ai cédé au Désir du Pouvoir et à la Haine meurtrière.» Le premier demeure dans une culpabilité comparse qu’il n’avoue pas ; le second extrait sa conscience adulte d’une responsabilité qu’il assume. Le premier demeure dans le Système où il encense le Dominant auquel il se soumet, Dieu ; le second s’engage dans son Processus où il révère la Souveraineté à quoi il se consacre, l’Etre.

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