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2 exemples d’analyse (suite et fin)

2. ONTOLOGIE.

Hitlerportrait

Je vais ici reproduire un extrait de l’ouvrage que j’ai consacré à Adolf Hitler intitulé Le CROYANT HITLER, ou Le Naufrage de la Volonté.

Ce travail est assez proche de ce que Michel Onfray appelle une « psychanalyse existentielle » en ce qu’il vise à mettre en lumière la complexion ontologique de Hitler, c’est-à-dire à dégager les causes des choix et attitudes qui ont fait de lui une des figures les plus « monstrueuses » de l’histoire.

Le 13 mars 1938, après la proclamation de l’Anschluss, Hitler revient à Vienne, le lieu de sa déchéance (là où, artiste raté, il a connu la misère, les foyers sordides et les gagne-pain minables), mais cette fois dans le triomphe. Il s’arrête à l’Hôtel Impérial, paraît au balcon, et, devant la foule en délire, tient un long discours, dans lequel figure cette phrase :

J’ai vu Charles et Zita [de la famille impériale autrichienne] descendre de leur carrosse et faire une entrée majestueuse dans cet hôtel, sur le tapis rouge, et nous autres, pauvres diables, nous déblayions la neige en nous découvrant chaque fois qu’arrivaient des aristocrates. Ils ne nous regardaient même pas, bien que je sente encore les parfums qui parvenaient à nos narines. Pour eux, pour Vienne, nous avions aussi peu d’importance que la neige qui ne cessa de tomber toute la nuit, et cet hôtel n’eut pas même la décence de nous envoyer une tasse de café chaud. Ce soir-là, j’ai décidé qu’un jour, je reviendrais à l’Hôtel Impérial, que je foulerais le tapis rouge pour entrer dans ces lieux scintillants ou dansaient les Habsbourg. Je ne savais ni quand ni comment, mais j’ai attendu ce jour, et ce soir, je suis  ici.» (John Toland, Hitler, tome 1, p.468)

On va voir que là aussi, comme devant un Mythe, il convient de prendre garde aux hic. Dans cette déclaration, plusieurs détails frappent ou gênent.

Frappe d’abord qu’à cet instant de son triomphe, Hitler se réjouit moins, comme l’eût fait un Adulte, d’atteindre à une place où il va pouvoir prêcher le vrai et faire le bien, que d’avoir franchi la Distance qui sépare le trottoir enneigé et boueux du balcon illuminé et prestigieux. Il dit clairement que son but n’était pas de se dévouer mais d’inverser les rôles — non de renverser la Verticale injuste du Système mais de l’inverser à son profit — d’être celui qui toise après avoir été celui qui était toisé : il dit clairement que son but n’a jamais été, avant tout, que de prendre une revanche, voire de se venger — bref, il tient un discours de parvenu.

CharlesZita

Ce qui nous retient surtout ici est que, dans cette phrase, de résonance quelque peu proustienne dans ses premiers mots, on perçoit nettement que l’entrée majestueuse, le tapis rouge, les parfums, les lieux scintillants, n’ont tant de valeur pour Hitler ce jour-là que contrastés au déblaiement de la neige, au froid, à l’absence de café chaud de ce soir d’antan, et qu’il ne se sent tellement être, à son tour, l’égal de Charles et Zita, que parce qu’il se penche sur le pauvre diable qu’il fut, et qu’il le voit encore se découvrir, les narines saturées du signe olfactif de ce qu’il prend pour le sommet de l’Etre.

Or c’est là qu’un détail gêne, c’est-à-dire fait trébucher à la lecture, mais si subtilement qu’on pourrait facilement le laisser échapper. Il se trouve dans la très curieuse phrase centrale :

Ils ne nous regardaient même pas, bien que je sente encore les parfums qui parvenaient à nos narines.»

Nul doute, Hitler exprime ici la brûlure comparse : eux étaient tout, lui n’était rien ; lui ne voyait qu’eux, eux ne le voyaient pas.

On sent ici l’humiliation de qui se sent pouilleux devant qui rutile.

Mais, à la réflexion, on se demande ce que Hitler veut dire exactement.

Veut-il faire comprendre que, puisqu’il pouvait sentir les parfums de ces aristocrates, la distance entre eux et les pauvres diables dont il faisait partie était fort réduite, et que, malgré cette proximité, ces gens ne percevaient même pas leur présence, et encore moins leur effort et leur souffrance ; ou bien veut-il exprimer la trace encore présente qu’il porte en lui de cette scène déjà ancienne ? La première proposition, “Ils ne nous regardaient même pas”, de même qu’une lecture superficielle de la phrase complète, induisent le premier sens ; le second est sensible si on ne lit que la deuxième proposition, “bien que je sente encore les parfums”.

 Il faut une lecture attentive pour s’aviser que la phrase recèle en fait un défaut grammatical qui est certainement signifiant, renvoyant selon toute probabilité à un vécu très précis et très fort.

 Les deux premières propositions en effet sont unies par un lien d’opposition qui ne se révèle pas logique puisqu’elles ne sont pas sur le même plan du temps : la première est au passé ; la seconde au présent, le présent de l’énonciation, qu’impose clairement l’adverbe “encore”. La première proposition renvoie à un plan historique révolu ; la seconde partie de la phrase décrit une réalité psychologique présente. Hitler aurait dû correctement dire : « Ils ne nous regardaient pas, bien qu’ils pass(ass)ent si près de nous que je pouvais sentir leurs parfums ; et d’être ainsi à la fois si proche et si ignoré, était insupportable ; insupportable au point que cela m’a laissé un souvenir ineffaçable ; et tellement ineffacé que, même aujourd’hui, j’ai le nez plein encore de ces parfums qui étaient le signe de leur superbe et de leur mépris.»

On voit que la phrase de Hitler comporte une ellipse, et de taille.

Si on restitue le contenu de cette ellipse, on voit ce qui est passé sous silence : c’est justement tout ce qui évoque le vécu profond du Comparse, à savoir la rancœur inexpiable.

C’est en fait tout le rapport entre l’anecdote et la rancœur qui se trouve gommé, la raison pour laquelle cet évènement ancien continue d’informer la sensation si présente. Or, si c’est passé sous silence, c’est certainement que c’est le moins avouable, à savoir le plus important.

Si c’est inavouable, l’Adulte n’ayant rien à cacher ni ne répugnant à s’avouer rien, c’est de nature comparse : il s’agit ici de toute évidence de l’humiliation profonde que Hitler a ressentie ce soir de neige et de labeur, l’humiliation du Comparse se voyant au fond de l’Horizontale la plus écrasée et qui, relégué tellement bas dans le Système, n’est pas perçu par ceux qui évoluent à son sommet, sur ses hauts balcons chatoyants.

La question ontologique : “Suis-je ?” se traduit ici par une angoisse : « Ces gens ne me voyant pas, bien que je sois si près d’eux, est-ce que j’existe ?» Mais il est patent que cette question ontologique est recouverte, supplantée, niée même par la question comparse : « Est-ce qu’on n’existe que là-haut ?» Hitler perçoit moins l’angoisse ontologique qu’il n’est souffleté par l’humiliation comparse, laquelle est signifiée à son plus haut degré par le choix du verbe : il n’écrit pas « Ils ne nous voyaient même pas», mais bien “Ils ne nous regardaient même pas”. Il signifie bien là qu’il percevait chez ces aristocrates une intention, celle d’humilier ces existences en prenant soigneusement garde de ne leur accorder pas un regard, et par là, de les nier, de les vouer au néant. Mais qu’est-ce alors qui est inavouable ? Non pas l’intention humiliante des aristocrates, qui est clairement dite, et qui, en tout état de cause, d’une part est peut-être entièrement inventée par Hitler, et d’autre part, même vraie, ne serait en rien de son fait, ne jugeant que ses fauteurs.

Ce qui est inavouable au total, c’est la culpabilité ontologique, mais plus encore le Désir secret qui se tord au fond de cette humiliation : probablement Hitler ne la ressent-il si douloureusement que parce qu’il s’identifie à ces aristocrates méprisants ; il semble ainsi l’auteur de sa propre humiliation parce qu’il se désire sur ces balcons prestigieux d’où il pourrait, de tout son dédain, se donner la sensation suprême d’être en ne laissant pas tomber un regard sur ceux du bas. On dirait qu’il le désire tellement que c’est tout ou d’abord ce qu’il dit, c’est d’abord ce qui lui vient à la bouche, ce soir de mars 38, lorsqu’il se montre à la foule : en tout cas, de là-haut, il n’a pas un mot pour cette foule, pas un regard qui chercherait à y distinguer le moindre petit jeune homme famélique, et par lequel il lui ferait sentir qu’il a perçu son existence et ne la méprise pas. Il ne parle que de soi, de son ascension, et ne fait que se repaître de cette satisfaction vaniteuse qui, selon l’AO, ne procède d’aucun idéal adulte mais bien exclusivement du Désir comparse.

Conclusion

Hitler est un Comparse, c’est-à-dire un Croyant, en ce qu’il est persuadé que l’Etre se confond avec le sommet du Système, et que le seul but qu’un humain ait à se proposer est de parvenir à prendre pied, seul et superbe, sur ce sommet. A cet égard, il est aussi dans l’attitude régicide et meurtrière du Croyant puisqu’en l’occurrence, de ce sommet, il a chassé Charles et Zita, les vouant au néant, c’est-à-dire les tuant ontologiquement. Enfin, il est bien dans le Mythe en ce que, loin de l’Adulte athée qui dirait la vacuité de ce sommet et récuserait tout prétention à l’occuper, il laisse entendre, en bon Croyant, que Charles et Zita occupaient ce sommet de façon indue alors que lui-même, depuis toujours, y est seul légitime. En somme : « Eux étaient des faux dieux : moi seul suis le vrai ! Eux en étaient de mauvais ; moi seul suis le bon !»