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Huitième leçon – Anthropologie 2

Si l’humain advient par le religieux, son premier dieu, celui qui est et restera le modèle de tous les dieux à venir, ne peut être que le Dominant, le plus fort du groupe — celui que l’AO appelle, eu égard à sa stature, à sa carrure, et à l’importance qu’elle va revêtir, le Colosse.

Comment le Colosse devient-il un dieu ? Cette divinisation, ou cette Mythisation, va s’effectuer en deux temps, lesquels s’articulent à l’endroit d’une crise qui, on le verra plus loin, se résout par l’événement que l’AO dit anthropologique puisqu’aussi bien c’est de lui que procède l’humain.

Première phase de Mythisation

a. Ambivalence.

Pour comprendre le premier temps de cette Mythisation, il faut s’interroger sur les sentiments que le Colosse inspire à tous les membres du groupe. Au vrai, c’est là une question fondamentale dans la mesure où c’est de ces sentiments que va dépendre la suite du scénario.

Le Colosse, d’abord et avant tout, inspire une admiration sans bornes : il est le plus fort, le plus véloce, le plus adroit, le plus résistant, le plus entreprenant, le plus courageux, le plus audacieux — celui qui, de toutes les manières, déborde toutes les possibilités des autres.

Mais cette admiration détermine une ambivalence essentielle : d’un côté, grâce à sa force, le Colosse est l’individu le plus fiable et le plus rassurant ; d’un autre côté, à cause de cette force même, il est l’individu le plus inquiétant et le plus terrifiant. D’un côté, on peut compter sur lui ; d’un autre côté, on peut tout redouter de sa part. Contre les ennemis, il est le meilleur rempart ; contre ses semblables, il est la pire des menaces. Cet individu est à la fois prodigieusement adorable et terriblement redoutable.

Cette ambivalence fait qu’il va alimenter les fantasmes les plus ardents et les plus surinvestis, lesquels sont informés par le Désir — celui d’être à sa place, celui d’être lui. C’est le Désir qui, de toutes ses déformations hallucinées ou délirantes, va contribuer à faire de cet individu un dieu.

b. Le Désir et la Haine.

Mais le Désir n’est pas seul à alimenter le phénomène. Le Dominant inspirant tout ensemble adoration et terreur, il inspire de même la Haine. Pourquoi ?

Justement parce qu’il inspire le Désir. En effet, chacun des Dominés aspire à lui ressembler, mieux ! à être ce qu’il est, pour jouir des mêmes prérogatives, des mêmes Privilèges : sa force fait qu’il est celui qui a le moins peur au sein  de l’Autre ; sa force lui permet d’être celui qui a accès à la nourriture en premier et de se réserver les meilleurs morceaux ; sa force l’autorise à disposer de toutes les femelles ou des plus désirables ; sa force lui permet d’imposer son Pouvoir, de réduire tout le monde à merci, de faire plier tous les genoux, de promouvoir son moindre désir, de faire de son arbitraire la seule loi. Il n’a peur de rien et il profite de tout ; il n’obéit à personne et subjugue tout le monde. Inévitablement, chacun est jaloux de lui, et par là, lui voue une Haine ardente. On adore ce qu’il est et qu’on voudrait être ; on déteste qu’il le soit et le confisque. On désire sa place ; on rêve de la lui ravir, mais… Alors, s’enclenche un cercle proprement infernal. Plus on désire la place du Colosse, et plus on redoute ses représailles ; plus on les redoute et plus on le hait ; plus on le hait et plus il apparaît immense ; plus il apparaît immense et plus on le désire ; plus on le désire et plus on le redoute, etc.

On le voit : ce cercle infernal est le cercle vicieux du religieux.

L’adoration qu’on voue au dieu n’est que l’envers de la Haine qu’il inspire ; amour et Haine à l’égard du dieu sont les deux faces de cette même médaille qu’est le religieux.

Le Colosse et Dieu.

Pour l’AO, tout se joue sur la figure centrale et pivot du Colosse : personnage ambivalent, objet de Désir et de Haine, il devient, pour chacun, le Scandale — celui qui détient tout l’Etre, et qui , par là même, l’interdit à tous les autres, si bien que, comme tel, il a tout — et lui seul — pour devenir un dieu, et un dieu qui peut aller du plus adorable au plus monstrueux — le dieu superbe et terrifiant des cultes archaïques.

Pour l’AO, on ne comprend rien ni aux dieux ni à Dieu si on ne fait apparaître à travers ces figures mythologiques la face première, primaire, massive et ambivalente du Colosse.

Le Colosse devenant un dieu, et au-delà, devenant Dieu, c’est là est un phénomène très abondamment représenté. Les illustrations fourmillent permettant de reconstituer cette évolution, et l’AO ne peut expliquer cette abondance que par la place que la figure continue de tenir dans tous les subconscients humains, dans le Subconscient.

Par exemple, dans les deux illustrations ci-dessous, on peut facilement passer de la première à la seconde, d’un Colosse ayant atteint une dimension qui lui permet de dominer le monde, à la créature monstrueuse qui n’est plus que menace terrifiante. Le colosse de Goya, à gauche, peut facilement, s’il se retourne vers les petits humains et que son poing brandi devient une menace, devenir, par la vertu déformante du Désir et de la Haine, l’espèce de taureau dentu et dévorant de gauche — c’est tout le travail de la Mythisation.

 De même, le Colosse seul paraît pouvoir expliquer valablement la figure qu’on trouve dans nombre de folklores de par le monde, celle du géant. Le géant, ou les géants, sont des personnages qui vont du débonnaire à l’épouvantable, selon que l’emporte le bon côté du Colosse ou le mauvais. Le personnage effroyable et sanguinaire se reconnaît parfaitement dans l’ogre des contes, et la dimension divine de celui du Petit Poucet est lisible dans la magie des bottes de sept lieues. La figure est reconnaissable également dans  le Colosse de Rhodes ou les Colosses de Memnon, mais dans ces deux cas sous forme de la figure tutélaire.

Il ne faudrait pas croire que le monde moderne a fait disparaître ou tomber en désuétude la figure du Colosse. Tu peux la reconnaître dans le garde du corps, qu’on appelle aussi, très significativement, le gorille ; tu l’identifieras sans mal dans les silhouettes actuellement fort à la mode des catcheurs ; elle est presque déifiée dans le personnage du Sumo. Quant au cinéma et à la bande dessinée, ils lui font une place de choix, avec les Hercule, les Maciste, les Conan le Barbare, les Rocky ou le Terminator — mais également avec les King Kong, Hulk ou autres Schrek.

Je te proposerai ici des quelques images qui vont de l’héroïque au grotesque

Voir les exemples des géants et des dieux dans les deux premiers tomes de la Trilogie du Héros : LE HEROS ET L’ADULTE ; LE HEROS ET LE COMPARSE. Voir la figure de Dieu et les traits demeurés du Colosse dans le troisième tome : LE HEROS ET LE DOMINANT

 

Bilan leçon 8 :

Colosse : Personnage qui, le premier dans l’ordre humain, détient le Pouvoir et devient le Dominant grâce à sa force physique, celui qui impose la Verticale écrasante du Pouvoir et institue le Système.

Privilège : Possession réservée d’une place ou d’un objet prestigieux situé plus ou moins haut dans la Hiérarchie du Système.

Subconscience : Etat de lucidité minimum ou nul qui se situe sous la conscience de soi, dans lequel l’individu se trouve en proie aux Phobies et aux passions comparses. — Etat de conscience qui informe les Mythes.

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