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Septième leçon – Anthropologie 1

Il ne s’agit donc pas, dans ces quelques leçons, d’une présentation chronologique, mais d’un exposé logique. Bien sûr que l’évolution qui conduit l’animal à l’homme se place chronologiquement avant que le bébé humain n’entreprenne son développement pour devenir adulte ; mais il faut avoir compris ce qui se joue dans l’ontologie pour aborder et saisir le drame anthropologique.

Précisons également que, si l’ontologie relève d’une observation, l’anthropologie repose sur une hypothèse, ou sur une série d’hypothèses, sur un faisceau de spéculations. Cependant, à ces hypothèses, il ne s’agit pas de croire. Il convient de les étudier et de les critiquer, et cela en les évaluant au moyen d’un seul critère : leur capacité explicative ou leurs vertu éclairante. — C’est là l’attitude requise par l’AO.

L’AO ne forme pas le dévot féru du Mythe mais le Héros conscient de la Loi.

Voyons comment l’avènement de l’humain se présente dans le cadre d’analyse de l’AO.

De l’animal à l’humain

Considérons un grand anthropoïde ; considérons un humain : entre les deux, que s’est-il passé ?

L’AO répond : le Désir.

Pour passer de l’un à l’autre, il faut un moteur. Ce moteur, puisqu’on débouche sur la créature qui seule détient la faculté d’être, quel sera-t-il sinon l’aspiration ontologique ? L’humain pourrait au minimum se définir comme l’animal qui a entrepris d’être, ou de conquérir son Etre. Or, cette aspiration ontologique, puisqu’elle n’est consciente que chez la créature aboutie, peut-elle s’exprimer telle qu’en elle-même dans la créature ébauchée ? Difficile à concevoir. Il faut donc que cette aspiration ontologique, qui toute appartient au Surconscient, c’est-à-dire à une zone qui se situe au-delà du conscient, se fasse sentir d’abord sous une forme imparfaite sinon fallacieuse, c’est-à-dire consciente mais déformée, forme erronée dont elle se dégagera toujours mieux au fur et à mesure de l’évolution. Et cette forme, l’AO ne voit pas qu’elle puisse être autre chose que le Désir.

Le moteur évolutif

Aspirer à être, c’est tendre vers le terme du Processus,  s’employer à parcourir les étapes ascendantes de la Verticale ontologique pour parvenir à la Souveraineté ; être en proie au Désir, c’est tendre vers le haut du Système, s’évertuer à grimper le long de la Verticale de Pouvoir pour s’emparer de son sommet. Aspiration ontologique et Désir supposent le même mouvement, vers le haut, mais la première dans la vérité de la Loi et le second dans l’illusion du Système, mais le premier dans la solitude du Héros et le second en instrumentalisant Autrui sous les espèces d’un Dominé.

Cependant, est-ce que la créature encore animale peut assumer d’emblée quelque solitude que ce soit, celle du Processus, et surtout débuter ex abrupto par la vérité consciente de la Loi ? L’animal est tout entier dans l’instinct, donc dans un comportement totalement conforme à la Loi ; mais, quand un soupçon de conscience lui vient qui déborde l’instinct, l’animal peut-il, d’emblée, percevoir la vérité de la Loi ? Pour que la conscience lui vienne, il faut que quelque chose le frappe : se peut-il que ce soit la Loi ? Qu’est-ce qui, avant toutes choses, peut frapper l’animal, et déterminer chez lui une envie telle qu’elle soit le moteur d’une évolution aussi radicale que l’est l’hominisation ?

Représentons-nous le groupe anthropoïde.

Pour que l’animal, de quelque façon, se mette en route vers plus que lui-même, pour qu’il aspire à sortir de ce qu’il est afin d’aboutir à mieux que lui-même, il faut que quelque chose représente, ou lui semble représenter, ce plus et ce mieux, et devienne par là le point focal de son attention, le but qu’il a envie de rejoindre, c’est-à-dire objet de Désir. Ce quelque chose peut-il être totalement étranger à ce qu’il est ? Certainement le plus gros arbre de la forêt ou une montagne particulièrement massive peuvent-ils apparaître comme particulièrement impressionnants, mais est-ce que le grand anthropoïde peut avoir envie et surtout nourrir l’espoir, pour accéder à une autre dimension de lui-même, de devenir arbre ou montagne ? Pour l’animal moyen, quel est celui qui est à la fois assez semblable à lui et suffisamment plus que lui pour lui donner envie — et lui fournir l’espoir — de lui ressembler ?

L’AO ne voit qu’une figure possible : l’animal dominant.

Du groupe fonctionnel au Système

L’animal dominant est strictement de la même nature que chacun des membres du groupe ; mais en tout, il est plus : plus grand, plus large, plus beau, plus sage. Surtout, il est évident que s’il est l’animal dominant, c’est qu’il est le plus fort. C’est cet avantage physique, c’est cette particularité physiologique qui fonde, légitime et maintient son statut d’animal dominant. Entre l’animal dominant et chacun des autres membres du groupe, aucune différence de nature, mais une spectaculaire différence de degré : c’est cette différence de degré qui, pour l’AO, va faire naître le Désir.

Jusqu’ici, le groupe était structuré par une hiérarchie adaptée à son objectif : survivre. Chacun y occupait la place la plus adaptée à la fonction qu’il devait y assumer, à savoir apporter sa collaboration à la survie du groupe, laquelle exige de se procurer la nourriture, de se garer des dangers, d’assurer la reproduction. Dans cette structure, l’animal dominant ne l’est que parce que sa force physique lui permet d’être le plus efficace dans les tâches indispensables à la survie. Mais si, dans le regard d’un seul animal du groupe, point le soupçon infime que cet animal dominant, occupant cette place, est plus que les autres, qu’il occupe sa place non parce qu’il est le plus à même de l’assumer mais pour y détenir davantage d’Etre que n’importe quel autre, alors, on sort de la structure hiérarchique fonctionnelle pour entrer dans une autre, entièrement nouvelle dans l’ordre de l’existant, laquelle n’est rien d’autre que le Système : une Verticale, dont le sommet est occupé, non plus par l’animal dominant, mais proprement par le Dominant ; une Horizontale formée par tous les autres membres du groupe, et qui ne sont plus les animaux inférieurs mais proprement les Dominés — étant bien entendu que la Verticale ne l’est que parce qu’elle écrase l’Horizontale, que le Dominant ne l’est que parce qu’il fait sentir son Pouvoir aux Dominés.

Bien sûr que ce passage du groupe fonctionnel hiérarchisé au Système ne s’effectue pas d’un claquement de doigt un beau jour sur un point particulier de la planète. Il suppose et réclame une longue et lente évolution, dont la durée est impossible à chiffrer, mais dont on ne voit pas qu’elle ne doive pas requérir au moins des centaines de milliers d’années, peut-être davantage.

Ce qui est sûr c’est qu’arrive un moment où le Système est établi : sauf à s’en remettre au Mythe, l’homme moderne apparaît dans l’AO comme la preuve irrécusable de cet avènement proprement inouï.

Quelles sont les implications de cette observation ?

L’hominisation et le religieux

Puisque l’animal cesse de vivre dans un groupe où il occupe une place hiérarchiquement déterminée, et qu’il se met à vivre dans un Système où il regarde le Dominant (s’il est un Dominé), ou bien où il se regarde (s’il est le Dominant) comme un individu qui est plus que les autres, ou qui détient plus d’Etre que tous les autres, alors, celui-là, devenant ainsi l’objet de tous les Désirs, devient du même coup, en fonction du phénomène qu’on a décrit dans une leçon antérieure (leçon 6), une figure démesurée, fantastique — un dieu — Dieu. Bref, quand l’animal sort de l’animalité pour entrer dans l’humanité, il le fait en passant par le sas obligé, par le creuset nécessaire du religieux.

L’AO pose que c’est par le religieux que l’animal devient l’humain.

Bilan leçon 7 :

Surconscience : Etat de lucidité maximal qui se situe au-dessus de la conscience de soi, et qui permet la perception claire de la Loi, de l’Etre, comme de tout ce qui le favorise et l’entrave. — Etat de conscience qui informe les Symboles.

NB. — Cette hominisation par le religieux est repris des théories de René Girard, auquel je rends ici hommage. Cependant, l’AO est aussi une critique radicale des théories de ce penseur, en particulier parce que René Girard est un Croyant et que l’AO est un athéisme résolu et absolu.

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