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Sixième leçon – Ontologie 5

Pouvoir et religion

On l’a dit : on est entré dans un autre monde. Le Système est un monde dans le monde, un monde qui n’a rien à voir avec le monde, un monde étranger au monde où il s’enclôt mais qu’il occulte totalement. Quand on est dans le Système — et qui ne s’y trouve pas ? — on peut ne plus voir, ne plus même soupçonner, le monde vrai, celui de la Loi. A vrai dire, et c’est là justement avoir cédé à la Tentation, le Système est une manière de cocon (voir leçon 4), une élaboration hermétiquement close sur elle-même, mais qui n’a pas l’air d’être le cocon noir et chaud parce qu’on peut y agir, s’y agiter frénétiquement même, et qu’on y est sans cesse dans l’illusion qu’entretient le Désir qu’on peut toujours accéder à plus : prendre la place du Dominant pour le Dominé, étirer encore la Distance entre le sommet de sa Verticale écrasante et l’Horizontale dominée pour le Dominant. Et c’est ainsi que le Désir va faire naître une dimension nouvelle.

Laquelle ?

Le Dominant, cherchant à hisser toujours plus haut son sommet, à démesurer au plus sa Distance, ne serait-ce que pour se mettre hors de portée, signifie au Dominé : « Je suis haut, très haut, plus haut que tu ne pourras jamais atteindre, et même que tu ne pourras jamais voir, voire même que tu ne pourras jamais concevoir.» Bref, et c’est une autre définition du Scandale, il se fait dieu — il devient Dieu.

Voir l’attitude du père de Franz Kafka dans LE CROYANT KAFKA

Le Dominé, possédé — au sens dostoïevskien du terme — par le Désir, voit le Pouvoir comme un objet de plus en plus fabuleux, et celui qui le détient comme un être de plus en plus fantastique, et il aggrave encore cette déformation par le fait que se désirant lui-même cet être fantastique qui détient cet objet fabuleux, il se projette le plus haut possible — se désirant Dieu.

Dominant et Dominé font du Pouvoir et de son possesseur un Mythe.

Bref, on est entré dans une dimension qui, en fait, se confond toute avec le Système : la dimension religieuse.

Dominant et Dominé, les Comparses, sont tout au fond du Mythe, et dans son cercle vicieux. Le Dominant signifie au Dominé : « Crois que je suis Dieu — crois en moi !» Le Dominé se dit : « Il est un dieu — il est Dieu !» Le Dominant, faisant croire en lui, pratique la Mythification ; le Dominé, se mettant à croire en lui, tombe dans la Mythisation. Et la situation se complique, c’est-à-dire s’aggrave, du fait que le Dominant, pris à son propre piège, se met à croire en lui-même, et à mythiser autant qu’il mythifie, pendant que le Dominé cherche à faire croire au Dominant qu’il détient d’autres Pouvoirs dont il pourrait l’écraser, et use de Mythification autant qu’il est victime de Mythisation. Dominant et Dominé sont en proie tous deux au Mythisme, cette forme de pensée inhérente au Système, la pensée religieuse, qui ignore la Loi, qui ne sait plus l’amour.

Tandis que l’Individu, seul dans son Processus, ou le Héros, seul face au monde et à l’épreuve d’être, ne faisant jamais rien d’autre que se confronter à la Loi, est un Athée, le Comparse, en proie à un Autrui scandalisant dans le Système, et totalement possédé par les Mythes que survolte le Désir, est un Croyant.

 

Croyant et violence

Au sujet du Croyant, il convient de voir ce qu’il est exactement, la réalité ou la vérité ontologique que recouvre ce mot.

Le Mythe, dans sa formulation la plus simple, dit : « Je suis Dieu : crois en moi.» Mais que se cache-t-il sous cette formulation ? En fait, un autre discours, bien plus cru : « Pour me sentir plus, sois moins : à genoux, minable !» Ce discours de la violence nue, irrecevable, se déguise en s’euphémisant sous la forme « Mets-toi à genoux et adore-moi parce que je suis Dieu.» Bref, le Mythe, clairement, justifie l’attentat ontologique. (Tu dois comprendre ici pourquoi, dans l’AO si on s’en veut un acteur, le mépris, qui est violence, est banni comme anti ontologique ; et tu peux comprendre ici pourquoi je te tutoie : j’abolis ainsi cette Distance entre toi et moi qui serait justement du mépris).

Le Comparse est le Croyant en ce qu’il est en proie au Mythe ; le Mythe occulte la violence et interdit de la nommer ; le Croyant est donc un pratiquant de la violence innommée, qu’il la subisse ou qu’il l’inflige.

Le Mythe, dans ses élaborations cultuelles et littéraires, pourrait paraître ressembler au Symbole : il s’en distingue radicalement. Le Symbole exprime une réalité ontologique abstraite ; le Mythe occulte une violence concrète. Le Symbole tend à révéler la Loi ; le Mythe la dénie absolument. Si le Symbole Terre Promise exprime l’Etre qui se profile au bout du Processus pour chaque individu, le Mythe Terre Promise dissimule la violence d’un peuple sur un autre qu’il dépossède de sa terre sous prétexte que c’est Dieu qui la lui a octroyée. (Voir deux autres exemples à la fin de la présente leçon.)

Le Symbole est un outil de l’Athée ; le Mythe est une arme du Croyant.

Il ne faut pas s’y tromper : il n’est pas inéluctable que chacun devienne un Croyant. Mais qui peut se vanter d’y échapper totalement ? Il apparaît dans l’AO que le religieux est partout dans le monde, mais non plus, ou plus seulement, sous la forme historique et institutionnelle des grandes religions officielles, ce qui était sa forme antique et médiévale : il est atomisé, répandu partout, insidieux et invasif, ce qui est sa forme moderne.

Il faut comprendre que les intégristes de toutes les religions tendent à superposer les deux formes, ancienne et moderne, du religieux.

Quand on pratique l’AO, on voit le religieux partout : dans le sport, dans les affaires, dans le spectacle. Que Dieu soit le champion du monde, le milliardaire ou la star, et que l’attribut divin soi la coupe Davis, le fric ou l’Oscar, c’est toujours Dieu et le religieux, à savoir le produit du Désir ou le formidable déni de la violence. Car la violence est partout, de toutes les manières, occultée ; pourtant, tous ceux à qui est signifié — et qui se le signifient eux-mêmes : « Tu ne seras jamais champion du monde ; tu ne seras jamais le plus riche ; tu ne seras jamais le plus célèbre » tous ceux-là sont bien les victimes de la violence. Et que dire du religieux domestique ? Tous ceux qui subissent la Verticale écrasante d’un père, d’un frère, d’un chef de bureau, d’un racketteur, d’un violeur ?

Le religieux est partout, parce que la violence est partout.

Le religieux apparaît dans l’AO comme le pire obstacle à être.

Le mal, la violence, le péché originel, le Scandale, le Mythe, le religieux : la connerie — où est la sortie?

Bilan leçon 6 :

Athée : L’Adulte, l’Individu ou le Héros, conscient de la Loi.

Croyant : Le Comparse en tant qu’il est en proie au Désir et au Mythisme.

Mythe : Elaboration imaginaire et invérifiable, involontaire (Mythisation) ou volontaire (Mythification), destinée à justifier Pouvoir et Distances. — Ce qui semble expliquer le monde ; l’illusion. — S’oppose à Symbole.

Mythification : Elaboration volontaire de Mythes.

Mythisation : Elaboration involontaire de Mythes.

Mythisme : Système de pensée, d’explication du monde et des Systèmes par les Mythes, incluant Mythification et Mythisation.

Exemples Mythe /Symbole :

Le Mythe Adam et Eve pose les deux figures en ancêtres ; le Symbole Adam et Eve les propose en exemples. Le Mythe Adam et Eve voit deux individus coupables de désobéissance ; le Symbole Adam et Eve observe deux individus qui osent la Tentative.

Voir l’analyse complète dans le volume 3 et la Trilogie du Héros, LE HEROS ET LE DOMINANT

Le Mythe Jésus prétend que le personnage a existé historiquement ; le Symbole Jésus s’avoue en tant que figure conceptuelle. Le Mythe Jésus pose ce personnage comme fils unique de Dieu venu sur terre une fois pour toutes pour racheter les péchés des hommes ; le Symbole Jésus propose la figure de l’Individu souverain ou de l’Adulte qui révèle et dénonce la violence du Système. Le Mythe Jésus confisque la divinité et l’enclôt dans une seule figure ; le Symbole Jésus ouvre la vérité à tout homme de bonne volonté. Le Mythe Jésus devient objet de Désir ; le Symbole Jésus sollicite toute Volonté. Le Mythe Jésus impose de croire et d’obéir ; le Symbole Jésus invite à comprendre et à agir.

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