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Cinquième leçon – Ontologie 4

Pouvoir et perversion ontologique

On a vu dans une leçon précédente (leçon 1) ce qu’est la géométrie ontologique : on part de l’Horizontale originelle et on s’élève, par étapes ascendantes, tout au long de la Verticale de l’Etre.

Le Pouvoir consiste à pervertir cette géométrie.

Qui prend le Pouvoir s’empare d’emblée du sommet d’une Verticale arbitraire pour surplomber l’Horizontale d’un Autrui, s’ingéniant à creuser au maximum la Distance entre son sommet et cette Horizontale. Ne pouvant (se) dire : « Je suis », il compense par : « Je suis plus que toi ». Il s’empare d’une position de Dominant, rejetant Autrui dans une position de Dominé.

Mais, on le voit, ce faisant, il change, il bouleverse tout. Il provoque une rupture à la fois inique et tragique dans l’ordre de la Loi.

Quelles sont les modalités du nouveau monde ontologique — ou anti ontologique — ainsi inauguré?

D’abord, si « je suis », le Processus, ne concerne qu’une personne, l’Individu, celui qui s’emploie à l’aventure du Héros, en revanche, « je suis plus que toi » implique deux personnes, le Dominant et le Dominé.

Alors que l’Individu est en puissance de Souveraineté, le Dominant et le Dominé sont en état de dépendance l’un de l’autre : chacun n’a de sens et d’existence que par son opposé.

Alors que l’Individu est le principe d’un absolu, Dominant et Dominé inaugurent le relatif.

Par ailleurs, la Verticale, qui était ascendante pour l’Individu, devient écrasante par le Dominant ; de même, l’Horizontale, qui n’était que sa base et son fondement pour l’Individu, devient écrasée pour le Dominé.

Enfin, tandis qu’on avait affaire à une géométrie dynamique avec la Souveraineté, on se trouve devant une géométrie statique avec le Pouvoir : si la Souveraineté se conquiert toujours mieux jour après jour, le Pouvoir fait l’objet d’un effort de verrouillage de la part du Dominant ; là où le Héros œuvre à aller toujours plus loin dans l’Autre pour conquérir davantage d’Etre, le Dominant s’ingénie à demeurer toujours dans le Même pour y conserver entier son Pouvoir.

Et bien sûr, là où l’Individu s’expose et le Héros agit, le Dominant impose et le Dominé subit.

Pouvoir et péché originel

Que penses-tu de cette nouveauté ? Vas-y ! Tu peux y aller : « Celui-là, parce qu’il est nul, il cherche à être quelque chose aux frais d’un autre ! Pas gonflé, le mec ! Ah oui ! la connerie intégrale !» Indigne-toi ! Et vois-le bien : en dernière analyse, il n’est jamais d’autre motif d’indignation que le Pouvoir.

Tu le vois, le mesures et peux le toucher du doigt : on est passé dans un univers qui n’a plus rien à voir avec l’autre. Alors que l’univers de la Loi est ouvert sur tout l’air du monde, celui du Pouvoir est confiné dans tous les miasmes des fantasmes. Il ne faut pas s’y tromper : c’est en fait le surgissement du mal — ou de la connerie, les deux mots sont synonymes.

Pour l’AO, le mal n’a pas d’autre définition : le Pouvoir.

Dans l’AO, à cet autre monde, on donne un autre nom. Face à la ligne ascendante et pure du Processus, on a maintenant le complexe d’une Verticale écrasant une Horizontale. Cette géométrie articulée, statique et congestionnée est le Système. Si dans le Processus ne prévaut que tout ce qui est favorable à l’Etre, à savoir l’amour, dans le Système, où un individu se fait le Dominant au prix d’en réduire un autre à la position de Dominé, le principe qui sévit est la violence.

Telle est la définition de la violence selon l’AO : puisqu’il s’agit, en se désirant supérieur, d’inférioriser l’Etre d’Autrui, et, en se proclamant seul détenteur de l’Etre, de vouer Autrui au néant, la violence est un attentat ontologique — le pire, cela va sans dire, que puisse commettre l’humain.

Mal, violence : connerie — on y est toujours.

Précisons-le : pour l’AO, l’attentat ontologique d’un fort à l’égard d’un faible, la violence, c’est, proprement, le péché originel.

Mal, violence, péché originel : connerie — on ne cesse pas d’y être.

Cette définition du péché originel, comme tu peux voir, d’abord ôte à la notion toute dimension religieuse ou plutôt théologique, ensuite et surtout implique que cette faute, loin d’avoir été commise une seule fois, et pour toutes, au début de l’histoire humaine, l’a été un nombre incalculable de fois et l’est ou est susceptible de l’être à chaque instant par chacun de nous. Eh oui ! Rien moins. Ainsi, ça vous a tout de même une autre portée ! Et quand je te disais qu’entrer dans l’AO, c’est s’impliquer : tu vois comment, et comme c’est grave.

Voir analyse du Mythe Adam et Eve et le comportement du père Kafka avec son fils dans LE HEROS ET LE DOMINANT et LE CROYANT KAFKA

Pouvoir et Scandale

En fait, on est là rendu au cœur de la réflexion que propose l’AO : cerner ce qu’est la violence, c’est-à-dire comprendre et mettre à nu le mécanisme qui fait obstacle à l’Etre.

Alors que le Processus est l’apprentissage de la liberté, alors qu’il est la liberté même, le Système est une prison, une Bastille, le mitard. L’individu qui est y est incarcéré, qu’il soit un Dominé ou le Dominant il faut le préciser, a oublié le moteur essentiel de l’Etre, à savoir la Volonté, pour la remplacer par son semblant.

De quoi s’agit-il ?

Que peut regarder d’autre le Dominé sinon celui qui barre tout son horizon, à savoir son Dominant ? Et que peut-il ressentir à son égard sinon le Désir ? Désir de sa place, de son statut, de la possibilité qu’il détient d’imposer ce qui lui chante et lui agrée. Forcément, ce Désir se double de Haine.

– Haine du Dominé à l’égard de celui qui l’opprime, le terrorise et le suffoque, et Haine pouvant d’autant plus vite aller jusqu’à être meurtrière que l’individu en proie au Désir incline à tenter d’éliminer celui qui détient l’objet désirable qu’est le Pouvoir  afin de se l’approprier.

– Mais Haine, symétriquement, du Dominant à l’égard de ce Dominé qui le hait et menace sa position aussi bien que sa vie. Et pour être en proie à la Haine, il n’est pas pour autant exempt du Désir : celui, au minimum, de conserver le Pouvoir qu’il détient ; celui, tout aussi urgent et suffocant, d’en conquérir un supérieur pour ne risquer jamais de se trouver subjugué par quelque autre.

On voit ici en quoi le Système est un lieu d’incarcération : Dominant et Dominé sont tous deux obsédés par l’objet du Désir qu’est le Pouvoir et abouchés infrangiblement dans une Haine inexpiable. Chacun des deux, oublieux de la voie qui s’ouvre devant lui vers sa Souveraineté, oublieux de la Loi, ne voit plus, en gros plan, que cet objet illusoire, substitut creux de l’Etre, qu’est le Pouvoir. En fait, chacun des deux étant pour l’autre la figure dangereuse, écrasante ou menaçante, empêche l’autre d’être. C’est là ce que l’AO désigne comme étant la situation du Scandale.

Le mal, la violence, le péché originel, le Scandale : la connerie — on n’en sort pas.

 Etre scandalisé, ontologiquement, c’est être obsédé par le Pouvoir, l’objet ou son possesseur.

 Les conséquences du Scandale sont ontologiquement désastreuses.

En effet, celui qui s’est fait le Dominant croyait ainsi trouver l’Etre. Or, l’Etre, c’est la Différence, c’est l’Autre ; mais, faisant un Dominé, il a fabriqué un individu qui ne désire plus que s’emparer de sa place, de son Pouvoir, bref être comme lui, être lui : tous deux deviennent tellement semblables qu’ils sont au vrai bien vite deux jumeaux. Quand un individu se fait plus, bien loin de trouver l’Autre, il engendre le Même.

Mais, plus grave peut-être, se scandalisant lui-même avec le Pouvoir, il a scandalisé Autrui. Ayant cédé à la Tentation, il a contraint Autrui à y céder de même ; ou, comme le disent les Evangiles, ayant chuté, il provoque la chute d’Autrui. Et pour le Dominé, le désastre est le même.

Pour tous deux, si le statut d’Adulte est désormais hors de portée, hors de conscience, de même se trouve perdu le statut d’Individu. Dorénavant, n’étant plus qu’un des deux termes du Pouvoir, ou l’un des deux habitants symétriques du Système, ils sont réduits au statut de Comparse.

Attention ! Qui peut jurer, et même ou encore moins, se jurer, être totalement exempt du Comparse ? Le Comparse n’est plus que Désir au lieu de la Volonté, Haine au lieu de l’amour, Même au lieu de l’Autre, Scandale au lieu de l’Etre.

En chacun de nous, le Comparse gît, stagne et flatule : la connerie…

Bilan leçon 5 :

Comparse : Résident du Système, en proie au Désir, à la Haine et au Scandale.

Désir : Passion comparse qui consiste à adorer et à tout tenter pour saisir les places et objets illusoirement précieux dans le Système, avant tout le Pouvoir.

Distance : Ecart vertical qui sépare hiérarchiquement deux individus dans le Système, et dont le fondement est mythique ou idéologique. — S’oppose à Différence.

Dominant : L’individu ou le Comparse qui détient le Pouvoir dans le Système ou sur un autre individu.

Dominé : L’individu ou le Comparse qui subit le Pouvoir dans le Système de la part d’un autre individu.

Haine : Passion comparse selon laquelle le Comparse déteste et tente d’éliminer ceux qui possèdent, convoitent ou cherchent à prendre les bonnes places et les beaux objets qu’il désire ou qu’on détient dans le Système. Toujours en rapport avec la rivalité ou le Scandale.

Scandale : Attitude du Dominant qui consiste à se donner, aux yeux des Dominés, pour l’unique individu détenant l’Etre et, partant, à le leur interdire ; attitude du Dominé qui consiste à ne plus voir au monde que la figure du Dominant ou le Pouvoir.

Système : Système clos et statique déterminé par la Verticale écrasante d’un Pouvoir et l’Horizontale écrasée des Comparses.

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